Le retour de l’Afghanistan devant l’opinion publique française témoigne moins des limites de la liberté de la presse que des limites de l’opération d’information en œuvre sur ce théâtre d’opération. La guerre dans la quatrième dimension — cognitive — reste d’un maniement délicat. Touchant aux champs de la connaissance et de l’information, elle s’adresse aux populations belligérantes. La théorisation en cours depuis vingt ans, des deux côtés de l’Atlantique, ne s’est pas accordée sur cette dernière notion. Si Américains et Européens s’accordent sur une définition offensive, destinée à la domination du théâtre d’information (Full spectrum dominance), les opinions divergent quant à la dimension à donner à son aspect défensif. Les politiques proclament la guerre contre le terrorisme comme un phénomène universel, mais les militaires continuent de considérer chaque conflit dans leur unicité. Naturellement, la vérité se trouve entre les deux. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, la réalité de la menace terroriste a été constatée dans la plus indicible horreur, légitimant du même coup les combats en Afghanistan… et ailleurs. En France, et dans une moindre mesure dans d’autres pays européens, comme l’Espagne et l’Italie, le sentiment d’illégitimité de l’intervention contre l’Irak a conduit à placer sous un cône de silence les opérations en Afghanistan.
La relativité de la sphère de consensus autour des questions militaires en Europe explique cette divergence. Mais elle s’explique aussi par une fragilité de l’opération d’information en Afghanistan. Les techniques utilisées par les troupes occidentales pour se gagner les populations locales ont largement été apprises par les Talibans, ainsi que le montre leur montée opérationnelle depuis ce printemps. Ils ont notamment appris les vertus du « strategic corporal », expression se référant aux incidences d’une prise de décision au niveau tactique sur le niveau stratégique politique. Ils l’appliquent avec succès sur les populations locales ; ils bénéficient du haut niveau d’analphabétisme, qui limitant la portée des opérations psychologiques de l’ISAF, mais utilisent également l’environnement hostile. Ainsi ont-ils développé leur propre opération d’information, jouant sur deux axes : local, pour détacher les communautés locales du gouvernement Karzai, et international, pour miner la solidité de la coalition antiterroriste. Ils ont notamment compris que le haut niveau tactique à court terme affiché par l’ISAF révélait une volonté de rassurer certains gouvernements européens en affichant une performance de l’opération militaire par une communication sur les combattants tués. Par leur accès aux médias internationaux, les Talibans sont en mesure de réaliser la même communication. Et la parade dans Paris-Match en est la démonstration.
Quelle attitude tenir à l’avenir ? Pour obtenir le soutien des opinions publiques dans ce genre mission, il importe que les communautés internationales et nationales en aient une connaissance pleine et entière, qu’elles comprennent ses buts et les objectifs à atteindre. Cette transparence peut avoir un effet positif sur le soutien international et local et finalement aider à créer des perceptions et des attentes réalistes. En Afghanistan, les attentes ont été hautes et quelques incertitudes concernant le mandat de l’ISAF sont perçues, surtout concernant les opérations anti-drogues. Cette confusion a été utilisée par les Talibans pour saper la mission, utilisant la trop grande transparence dans laquelle sont menées les opérations. L’OTAN médite deux leçons importantes. Premièrement, tâches militaires essentielles et besoin de soutien doivent être formulés dans des termes clairs, afin que différentes interprétations ne puissent apparaître dans la zone d’opération ou dans les pays contributeurs de troupes. Deuxièmement, des stratégies de communication efficaces pour informer les populations sont extrêmement importantes.
7.9.08
20.8.08
Economie simpliste ?
Nous ne prétexterons pas la chaleur pour expliquer comment nous en sommes arriver à penser aussi simplistement sur un sujet aussi complexe. Peut-être un économiste chevronné se permettra-t-il d'apporter son éclairage, auquel cas nous lui ouvrira volontiers nos colonnes ? Commençons...
Posons d'abord que la surchauffe actuelle de l'économie n'a rien à voir avec une crise cyclique, mais bel bien avec un excès de spéculation. Tout le monde a en tête la crise des subprimes américains. Quelques promoteurs immobiliers ont fait faillites, de même que de petites banques se sont trouvées dans l'impossibilité de payer leurs clients. Cela explique certes la situation américaine, mais pas l'envolée mondiale de la crise. Endettés hier, les Etats-Unis le restent aujourd'hui, il n'y a rien de nouvel sous le soleil. C'est pourtant là qu'entre la "bulle spéculative", comme on la qualifie depuis qu'elle a explosé autour des nouvelles technologies de la communication et de l'information en 2000.
Le pétrole et les matières premières alimentaires sont devenus les placements de replis de toutes les institutions financières officielles et privées depuis les subprimes. Si le marché américain n'est plus sûr, la bonne vieille règle économique stipule de trouver d'autres marchés où investir... Et puis, les cours sont si bas que cela fera du bien aux agriculteurs africains... Cela dit en passant, cela fait également du bien aux compagnies agro-alimentaires internationales qui, pour compenser une réduction de la consommation de fruits et légumes, plutôt que de solder leurs produits, augmentent largement leur prix afin de sauvegarder leurs marges. Au lieu de s'en prendre systématiquement aux bénéfices de Total, pourquoi nos penseurs écolos ne vont pas regarder de ce côté-là ?
Ce comportement correspond tout à fait à la logique économique du moment centrée sur l'actionnaire. Dans un monde reposant sur la consommation, il apporte toutefois une contradiction majeure. En effet, les effets de l'augmentation des hydrocarbures et des produits alimentaires vont toucher de plein fouet les foyers de consommation qui sont censé absorbé la production permettant 20 % de marge annuelle souhaités par les actionnaires. Ce n'est pas en Inde ou en Chine qu'ils les attendent, c'est dans la Triade (Amérique du Nord, Europe occidentale et Japon)! Or, en l'absence de hausse de salaire, c'est-à-dire d'injection de pouvoir d'achat par les acteurs économiques, c'est-à-dire les seuls entreprises et l'Etat-patron (en période de crise, les ménages thésaurisent en attendant des jours meilleurs et réduisent leur consommation à l'essentiel : manger), comment les populations pourraient-elles faire face ?
La hausse du prix du pétrole signifie une envolée des cours de l'essence, celle des matières premières végétales induit celle des prix à la consommation. Se déplacer frénétiquement est un phénomène lié à notre société de consommation, mais manger reste un besoin vital. Pourtant, c'est bien le comportement de chacun qui est touché, différemment certes selon les situations financières de chacun. Mais les temps sont durs pour tout le monde, riches et pauvres, Américains, Européens ou Chinois. Tous sont logés à la même enseigne, la spéculation étant un phénomène mondialisé.
Le décrochage des ménages induit une réduction de leur consommation de biens accessoires, sur lesquels se fondent pourtant depuis vingt ans la croissance de nos économies. La baisse des ventes engendre les réductions de personnels, les relocalisations dans des pays à bas coups des productions (en même temps que l'on exporte notre pollution - mais que font décidément les écolos ?), les fermetures des implantations industrielles et commerciales, le chômage augmente... La stagflation guette : c'est à dire un ralentissement économique conjugué avec une inflation qui continue de croître. Tous les acteurs économiques doutent en des jours meilleurs et des lendemains qui chantent (le communisme avait cela de bon, il ne les obérait pas) !
Après le Japon, les Etats-Unis viennent d'entrer en récession... L'Europe est en train de le reconnaître timidement. Le modèle économique n'était pas le bon. Les politiques ont abdiqué depuis la chute du mur de Berlin leur pouvoir de régulation de l'économie, pensant que la "main invisible" saurait restaurer les équilibres. Mais l'on sait bien que la concurrence n'est jamais longtemps pure et parfaite. Alors pourquoi en irait-il autrement pour la régulation naturelle du marché ? Les idéologies ont montré leurs limites, le capitalisme débridé aussi. Il ne fallait pas être grand clerc pour le savoir. Mais l'avidité de l'argent a toujours évité de trop penser. C'est peut-être cela qu'Al Qaeda et ses penseurs de bazar ont cherché à nous faire comprendre. L'absence de réflexion dans l'action conduit à combattre sempiternellement des chimères, sans préjuger des effets que cela contribuera à produire. Sancho Pancha l'avait déjà compris au début du XVIIe siècle. Britney Spears ne sait pas qui est Sancho Pancha...
C'est tout le problème des spéculateurs d'aujourd'hui et de demain... Mais c'est aussi un problème géopolitique.
Posons d'abord que la surchauffe actuelle de l'économie n'a rien à voir avec une crise cyclique, mais bel bien avec un excès de spéculation. Tout le monde a en tête la crise des subprimes américains. Quelques promoteurs immobiliers ont fait faillites, de même que de petites banques se sont trouvées dans l'impossibilité de payer leurs clients. Cela explique certes la situation américaine, mais pas l'envolée mondiale de la crise. Endettés hier, les Etats-Unis le restent aujourd'hui, il n'y a rien de nouvel sous le soleil. C'est pourtant là qu'entre la "bulle spéculative", comme on la qualifie depuis qu'elle a explosé autour des nouvelles technologies de la communication et de l'information en 2000.
Le pétrole et les matières premières alimentaires sont devenus les placements de replis de toutes les institutions financières officielles et privées depuis les subprimes. Si le marché américain n'est plus sûr, la bonne vieille règle économique stipule de trouver d'autres marchés où investir... Et puis, les cours sont si bas que cela fera du bien aux agriculteurs africains... Cela dit en passant, cela fait également du bien aux compagnies agro-alimentaires internationales qui, pour compenser une réduction de la consommation de fruits et légumes, plutôt que de solder leurs produits, augmentent largement leur prix afin de sauvegarder leurs marges. Au lieu de s'en prendre systématiquement aux bénéfices de Total, pourquoi nos penseurs écolos ne vont pas regarder de ce côté-là ?
Ce comportement correspond tout à fait à la logique économique du moment centrée sur l'actionnaire. Dans un monde reposant sur la consommation, il apporte toutefois une contradiction majeure. En effet, les effets de l'augmentation des hydrocarbures et des produits alimentaires vont toucher de plein fouet les foyers de consommation qui sont censé absorbé la production permettant 20 % de marge annuelle souhaités par les actionnaires. Ce n'est pas en Inde ou en Chine qu'ils les attendent, c'est dans la Triade (Amérique du Nord, Europe occidentale et Japon)! Or, en l'absence de hausse de salaire, c'est-à-dire d'injection de pouvoir d'achat par les acteurs économiques, c'est-à-dire les seuls entreprises et l'Etat-patron (en période de crise, les ménages thésaurisent en attendant des jours meilleurs et réduisent leur consommation à l'essentiel : manger), comment les populations pourraient-elles faire face ?
La hausse du prix du pétrole signifie une envolée des cours de l'essence, celle des matières premières végétales induit celle des prix à la consommation. Se déplacer frénétiquement est un phénomène lié à notre société de consommation, mais manger reste un besoin vital. Pourtant, c'est bien le comportement de chacun qui est touché, différemment certes selon les situations financières de chacun. Mais les temps sont durs pour tout le monde, riches et pauvres, Américains, Européens ou Chinois. Tous sont logés à la même enseigne, la spéculation étant un phénomène mondialisé.
Le décrochage des ménages induit une réduction de leur consommation de biens accessoires, sur lesquels se fondent pourtant depuis vingt ans la croissance de nos économies. La baisse des ventes engendre les réductions de personnels, les relocalisations dans des pays à bas coups des productions (en même temps que l'on exporte notre pollution - mais que font décidément les écolos ?), les fermetures des implantations industrielles et commerciales, le chômage augmente... La stagflation guette : c'est à dire un ralentissement économique conjugué avec une inflation qui continue de croître. Tous les acteurs économiques doutent en des jours meilleurs et des lendemains qui chantent (le communisme avait cela de bon, il ne les obérait pas) !
Après le Japon, les Etats-Unis viennent d'entrer en récession... L'Europe est en train de le reconnaître timidement. Le modèle économique n'était pas le bon. Les politiques ont abdiqué depuis la chute du mur de Berlin leur pouvoir de régulation de l'économie, pensant que la "main invisible" saurait restaurer les équilibres. Mais l'on sait bien que la concurrence n'est jamais longtemps pure et parfaite. Alors pourquoi en irait-il autrement pour la régulation naturelle du marché ? Les idéologies ont montré leurs limites, le capitalisme débridé aussi. Il ne fallait pas être grand clerc pour le savoir. Mais l'avidité de l'argent a toujours évité de trop penser. C'est peut-être cela qu'Al Qaeda et ses penseurs de bazar ont cherché à nous faire comprendre. L'absence de réflexion dans l'action conduit à combattre sempiternellement des chimères, sans préjuger des effets que cela contribuera à produire. Sancho Pancha l'avait déjà compris au début du XVIIe siècle. Britney Spears ne sait pas qui est Sancho Pancha...
C'est tout le problème des spéculateurs d'aujourd'hui et de demain... Mais c'est aussi un problème géopolitique.
19.8.08
Dix soldats français tués en Afghanistan
Dix soldats français de la force de l'Otan en Afghanistan ont été tués lundi et mardi lors d'une embuscade tendue par des talibans, à une cinquantaine de kilomètres à l'est de la capitale Kaboul. Vingt-et-un soldats ont été blessés, leur état est «stabilisé» selon le ministère de la Défense. Dans un communiqué, Nicolas Sarkozy évoque «une embuscade d'une extrême violence». Le président français annonce qu'il se rendra en Afghanistan dès mardi soir. «La France vient d'être durement frappée (...) Elle est est résolue à poursuivre la lutte contre le terrorisme, pour la démocratie et la liberté», affirme-t-il dans son communiqué.
Les victimes, tuées au cours d'une mission de reconnaissance conjointe avec l'armée nationale afghane, appartenaient au 8ème Régiment de parachutistes d'infanterie de marine (RPIMA), basé à Castres (Tarn), au 2ème Régiment étranger de parachutistes, basé à Calvi (Haute-Corse), et au Régiment de marche du Tchad. Les militaires bataillon français appartenaient au commandement régional centre (RCC-Kaboul).
Dans son communiqué, le chef de l'Etat a rendu hommage au «courage de ces hommes qui ont accompli leur devoir jusqu'au sacrifice suprême». «Mes pensées vont d'abord à leurs familles et à leurs proches, auxquels je transmets, au nom de la Nation, mes condoléances. Je dis aux blessés ma sympathie et mon soutien dans cette épreuve. Je partage également la peine de leurs camarades et, au-delà, de tous les militaires français», a-t-il ajouté. Le chef de la diplomatie, Bernard Kouchner, et le ministre de la Défense, Hervé Morin, ont également exprimé leurs condoléances. La France paie «un lourd tribut à la défense de la liberté», a commenté François Fillon.
Les combats impliquant des militaires français ont débuté lundi et se sont poursuivis tout au long de la nuit de lundi à mardi, avait précisé plus tôt une source proche de l'Élysée. Une source militaire en Afghanistan avait indiqué que des éléments français de la Force internationale d'assistance à la sécurité (Isaf) étaient engagés dans un «incident majeur» avec des insurgés talibans dans le district de Saroubi, mais n'avait pas communiqué de bilan des combats. Une information déjà évoquée par l'état-major français des armées la veille au soir.
Nicolas Sarkozy précise également que «d'importants moyens, aériens notamment, ont été mis en oeuvre avec le soutien des Alliés pour appuyer et dégager» les militaires français.
«Ce matin, nous avons tendu une embuscade aux troupes de l'Otan dans le district de Saroubi, à l'aide de mines et de roquettes. Nous avons détruit cinq véhicules et infligé de lourdes pertes», a par ailleurs déclaré un porte-parole des talibans. «L'Otan a riposté par des frappes aériennes aux cours desquelles cinq talibans et 15 civils ont été tués», a-t-il ajouté. Il n'était pas possible de vérifier ces informations et les bilans donnés par les talibans sont souvent très exagérés. Le porte-parole du ministère de la Défense afghan a affirmé que 13 insurgés, parmi lesquels un Pakistanais, avaient été tués.
Le plus meurtrier depuis Bouaké
Il s'agit du bilan le plus meurtrier pour l'armée française depuis celui du bombardement de Bouaké en Côte d'Ivoire, en novembre 2004. Ce jour-là, neuf soldats français et un civil américain avaient été tués et trente cinq autres soldats blessés. Ce bombardement par des avions des forces ivoiriennes avait engendré une sévère riposte française puis des émeutes dirigées contres les expatriés français.
Ces pertes sont les premières depuis le renforcement de la présence militaire française en Afghanistan, actuellement de l'ordre de 3.000 hommes, annoncée par Nicolas Sarkozy lors du sommet de l'Otan à Bucarest en avril. Avant ces combats, quatorze militaires français y avaient été tués dans des accidents, opérations ou attentats depuis fin 2001, selon l'état-major français. Quelque 176 soldats étrangers sont morts dans le pays depuis le début de l'année, selon un décompte de l'Agence France-Presse.
La France est engagée depuis 2002 dans la coalition qui a défait les talibans après les attentats du 11 septembre 2001. Une coalition qui réunit sur place des militaires de l'Otan et des soldats américains.
Un numéro vert (0800 74 75 75) a été ouvert pour les familles des militaires présents en Afghanistan.
Les victimes, tuées au cours d'une mission de reconnaissance conjointe avec l'armée nationale afghane, appartenaient au 8ème Régiment de parachutistes d'infanterie de marine (RPIMA), basé à Castres (Tarn), au 2ème Régiment étranger de parachutistes, basé à Calvi (Haute-Corse), et au Régiment de marche du Tchad. Les militaires bataillon français appartenaient au commandement régional centre (RCC-Kaboul).
Dans son communiqué, le chef de l'Etat a rendu hommage au «courage de ces hommes qui ont accompli leur devoir jusqu'au sacrifice suprême». «Mes pensées vont d'abord à leurs familles et à leurs proches, auxquels je transmets, au nom de la Nation, mes condoléances. Je dis aux blessés ma sympathie et mon soutien dans cette épreuve. Je partage également la peine de leurs camarades et, au-delà, de tous les militaires français», a-t-il ajouté. Le chef de la diplomatie, Bernard Kouchner, et le ministre de la Défense, Hervé Morin, ont également exprimé leurs condoléances. La France paie «un lourd tribut à la défense de la liberté», a commenté François Fillon.
Les combats impliquant des militaires français ont débuté lundi et se sont poursuivis tout au long de la nuit de lundi à mardi, avait précisé plus tôt une source proche de l'Élysée. Une source militaire en Afghanistan avait indiqué que des éléments français de la Force internationale d'assistance à la sécurité (Isaf) étaient engagés dans un «incident majeur» avec des insurgés talibans dans le district de Saroubi, mais n'avait pas communiqué de bilan des combats. Une information déjà évoquée par l'état-major français des armées la veille au soir.
Nicolas Sarkozy précise également que «d'importants moyens, aériens notamment, ont été mis en oeuvre avec le soutien des Alliés pour appuyer et dégager» les militaires français.
«Ce matin, nous avons tendu une embuscade aux troupes de l'Otan dans le district de Saroubi, à l'aide de mines et de roquettes. Nous avons détruit cinq véhicules et infligé de lourdes pertes», a par ailleurs déclaré un porte-parole des talibans. «L'Otan a riposté par des frappes aériennes aux cours desquelles cinq talibans et 15 civils ont été tués», a-t-il ajouté. Il n'était pas possible de vérifier ces informations et les bilans donnés par les talibans sont souvent très exagérés. Le porte-parole du ministère de la Défense afghan a affirmé que 13 insurgés, parmi lesquels un Pakistanais, avaient été tués.
Le plus meurtrier depuis Bouaké
Il s'agit du bilan le plus meurtrier pour l'armée française depuis celui du bombardement de Bouaké en Côte d'Ivoire, en novembre 2004. Ce jour-là, neuf soldats français et un civil américain avaient été tués et trente cinq autres soldats blessés. Ce bombardement par des avions des forces ivoiriennes avait engendré une sévère riposte française puis des émeutes dirigées contres les expatriés français.
Ces pertes sont les premières depuis le renforcement de la présence militaire française en Afghanistan, actuellement de l'ordre de 3.000 hommes, annoncée par Nicolas Sarkozy lors du sommet de l'Otan à Bucarest en avril. Avant ces combats, quatorze militaires français y avaient été tués dans des accidents, opérations ou attentats depuis fin 2001, selon l'état-major français. Quelque 176 soldats étrangers sont morts dans le pays depuis le début de l'année, selon un décompte de l'Agence France-Presse.
La France est engagée depuis 2002 dans la coalition qui a défait les talibans après les attentats du 11 septembre 2001. Une coalition qui réunit sur place des militaires de l'Otan et des soldats américains.
Un numéro vert (0800 74 75 75) a été ouvert pour les familles des militaires présents en Afghanistan.
29.7.08
La «guerre contre le terrorisme» ne sert à rien
Un groupe de réflexion a mis en évidence que la solution militaire est inefficace contre la plupart des groupes terroristes. Pour battre al-Qaida, il préconise une nouvelle stratégie basée sur le renseignement et la police, et de changer de vocabulaire.
Une autopsie du terrorisme pour trouver la stratégie susceptible de vaincre al-Qaida. C'est à cet exercice statistique que se sont livrés Seth G. Jones et Martin C. Libicki pour la RAND Corporation, le think-tank américain proche du Pentagone. Pour tenter de comprendre le destin des groupes terroristes, les chercheurs ont compilé des données sur 648 groupes recensés à travers le monde entre 1968 et 2006.
Ils ont distingué chaque groupe en fonction de ses effectifs, ses buts, ses revenus financiers, du régime politique de son territoire d'implantation, de son orientation (religieux ou politique) et de ses buts. Ils ont ensuite passé au crible leurs destins. Sur les 648 groupes étudiés, 244 sont toujours actifs, et 136 se sont fragmentés ou ont fusionné avec d'autres groupes.
Les groupes religieux plus tenaces
Et parmi ceux qui ont effectivement cessé d'utiliser le terrorisme, les statistiques parlent d'elles-mêmes. La « bonne nouvelle » est que seuls 27 groupes (10%) ont cessé leurs activités après avoir rempli leurs objectifs, par exemple le FLN algérien. 114 (43%) ont déposé les armes suite à un accord politique avec l'Etat. Quant à ceux qui ont été réellement vaincu, 107 (40%) l'ont été par des moyens policiers et juridiques, les principaux étant le renseignement humain, l'infiltration des cellules, l'arrestation des leaders et le développement de la législation antiterroriste. Et 20 groupes seulement ont été écrasés sur le champ de bataille, par des moyens militaires, soit un pourcentage de 7%.
L'objectif du rapport étant d'évaluer les bonnes pratiques pour défaire al-Qaida, les historiques des mouvements similaires ont été spécialement étudiés. Mauvaise nouvelle : les groupes d'inspiration religieuse sont bien plus résistants que ceux qui ont une vocation politique. Depuis 1968, 62% des groupes terroristes ont cessé de nuire. Sur la même période, ce pourcentage tombe à 32% si l'on ne compte que les groupes religieux.
L'étude exclut d'office la solution politique pour al-Qaida, dont le but avoué est de renverser les gouvernements du Maghreb, du Proche et du Moyen Orient, pour unir le monde musulman sous une même bannière. La RAND Corporation estime que la probabilité d'un succès d'al-Qaida est proche de zéro, mais les statistiques montrent que les chances de parvenir à un accord politique sont d'autant plus faibles que les objectifs d'un groupe sont larges et ambitieux.
Quant à la solution militaire, à l'œuvre actuellement, l'étude conclut qu' « il n'y a aucun solution au terrorisme sur le champ de bataille ». Et d'ajouter que la force brute a souvent « l'effet inverse » en attisant l'hostilité des populations, fournissant ainsi un réservoir de recrue aux terroristes. Le groupe note une augmentation des actions d'al-Qaida dans un rayon plus large, et juge que la stratégie américaine de « guerre contre le terrorisme » n'a pas réussi à affaiblir la nébuleuse terroriste.
Une armée présente mais discrète
Quelle stratégie adopter alors ? L'étude préconise un combat sur deux fronts. D'abord, mettre l'accent sur la solution policière contre al-Qaida dans le monde, en augmentant les budgets de la CIA et du FBI. Objectif : cibler les principaux « nœuds » du réseau al-Qaida, qu'il s'agisse de points de décision, de communication ou de financement. Cela implique également de mettre hors d'état de nuire les chefs des réseaux, avec les règles qui s'imposent dans un état de droit. Le rapport cite notamment un membre de l'Unité de Coordination de la Lutte Antiterroriste française, qui fait part d'une tactique citée en exemple : concentrer les efforts de polices sur des délits annexes tels que le trafic de drogue, plus facile à prouver devant un tribunal, pour mettre les suspects « à l'ombre » sans attendre qu'ils aient commis un attentat.
Ensuite, l'étude ne plaide pas pour un désengagement militaire total, en particulier pour la situation particulière de l'Irak, où al-Qaida participe à une insurrection armée globale. L'histoire montre que la solution militaire est plus efficace contre les larges groupes de terroristes insurgés (19%) que contre les groupes terroristes en général (7%). Dans ces zones, la présence militaire est « nécessaire », mais le rapport souligne qu'il ne doit pas nécessairement s'agit d'une présence américaine. Les forces locales y auraient une plus grande légitimité, et une meilleure compréhension. Il faudrait donc, selon cette étude, que les Etats-Unis cantonnent leur rôle militaire en Irak à de la formation ou de l'armement.
La RAND Corporation suggère quelques pistes idéologiques. Par exemple, le groupe estime que les fatwas émises par le Conseil des Oulemas en Afghanistan clamant que les kamikazes n'auraient ni vierges, ni vie éternelle, ont été bien plus efficaces que les tonnes de tracts de propagande largués par l'aviation américaine.
Autre changement symbolique mais crucial : troquer la « War on Terror » (guerre contre le terrorisme), qui laisse croire à une solution purement militaire, contre le plus classique « counterterrorism » (antiterrorisme). De même, il s'agit de ne plus faire passer Ben Laden et consorts pour des guerriers engagés dans une guerre sainte mais pour de simples criminels.
Une autopsie du terrorisme pour trouver la stratégie susceptible de vaincre al-Qaida. C'est à cet exercice statistique que se sont livrés Seth G. Jones et Martin C. Libicki pour la RAND Corporation, le think-tank américain proche du Pentagone. Pour tenter de comprendre le destin des groupes terroristes, les chercheurs ont compilé des données sur 648 groupes recensés à travers le monde entre 1968 et 2006.
Ils ont distingué chaque groupe en fonction de ses effectifs, ses buts, ses revenus financiers, du régime politique de son territoire d'implantation, de son orientation (religieux ou politique) et de ses buts. Ils ont ensuite passé au crible leurs destins. Sur les 648 groupes étudiés, 244 sont toujours actifs, et 136 se sont fragmentés ou ont fusionné avec d'autres groupes.
Les groupes religieux plus tenaces
Et parmi ceux qui ont effectivement cessé d'utiliser le terrorisme, les statistiques parlent d'elles-mêmes. La « bonne nouvelle » est que seuls 27 groupes (10%) ont cessé leurs activités après avoir rempli leurs objectifs, par exemple le FLN algérien. 114 (43%) ont déposé les armes suite à un accord politique avec l'Etat. Quant à ceux qui ont été réellement vaincu, 107 (40%) l'ont été par des moyens policiers et juridiques, les principaux étant le renseignement humain, l'infiltration des cellules, l'arrestation des leaders et le développement de la législation antiterroriste. Et 20 groupes seulement ont été écrasés sur le champ de bataille, par des moyens militaires, soit un pourcentage de 7%.
L'objectif du rapport étant d'évaluer les bonnes pratiques pour défaire al-Qaida, les historiques des mouvements similaires ont été spécialement étudiés. Mauvaise nouvelle : les groupes d'inspiration religieuse sont bien plus résistants que ceux qui ont une vocation politique. Depuis 1968, 62% des groupes terroristes ont cessé de nuire. Sur la même période, ce pourcentage tombe à 32% si l'on ne compte que les groupes religieux.
L'étude exclut d'office la solution politique pour al-Qaida, dont le but avoué est de renverser les gouvernements du Maghreb, du Proche et du Moyen Orient, pour unir le monde musulman sous une même bannière. La RAND Corporation estime que la probabilité d'un succès d'al-Qaida est proche de zéro, mais les statistiques montrent que les chances de parvenir à un accord politique sont d'autant plus faibles que les objectifs d'un groupe sont larges et ambitieux.
Quant à la solution militaire, à l'œuvre actuellement, l'étude conclut qu' « il n'y a aucun solution au terrorisme sur le champ de bataille ». Et d'ajouter que la force brute a souvent « l'effet inverse » en attisant l'hostilité des populations, fournissant ainsi un réservoir de recrue aux terroristes. Le groupe note une augmentation des actions d'al-Qaida dans un rayon plus large, et juge que la stratégie américaine de « guerre contre le terrorisme » n'a pas réussi à affaiblir la nébuleuse terroriste.
Une armée présente mais discrète
Quelle stratégie adopter alors ? L'étude préconise un combat sur deux fronts. D'abord, mettre l'accent sur la solution policière contre al-Qaida dans le monde, en augmentant les budgets de la CIA et du FBI. Objectif : cibler les principaux « nœuds » du réseau al-Qaida, qu'il s'agisse de points de décision, de communication ou de financement. Cela implique également de mettre hors d'état de nuire les chefs des réseaux, avec les règles qui s'imposent dans un état de droit. Le rapport cite notamment un membre de l'Unité de Coordination de la Lutte Antiterroriste française, qui fait part d'une tactique citée en exemple : concentrer les efforts de polices sur des délits annexes tels que le trafic de drogue, plus facile à prouver devant un tribunal, pour mettre les suspects « à l'ombre » sans attendre qu'ils aient commis un attentat.
Ensuite, l'étude ne plaide pas pour un désengagement militaire total, en particulier pour la situation particulière de l'Irak, où al-Qaida participe à une insurrection armée globale. L'histoire montre que la solution militaire est plus efficace contre les larges groupes de terroristes insurgés (19%) que contre les groupes terroristes en général (7%). Dans ces zones, la présence militaire est « nécessaire », mais le rapport souligne qu'il ne doit pas nécessairement s'agit d'une présence américaine. Les forces locales y auraient une plus grande légitimité, et une meilleure compréhension. Il faudrait donc, selon cette étude, que les Etats-Unis cantonnent leur rôle militaire en Irak à de la formation ou de l'armement.
La RAND Corporation suggère quelques pistes idéologiques. Par exemple, le groupe estime que les fatwas émises par le Conseil des Oulemas en Afghanistan clamant que les kamikazes n'auraient ni vierges, ni vie éternelle, ont été bien plus efficaces que les tonnes de tracts de propagande largués par l'aviation américaine.
Autre changement symbolique mais crucial : troquer la « War on Terror » (guerre contre le terrorisme), qui laisse croire à une solution purement militaire, contre le plus classique « counterterrorism » (antiterrorisme). De même, il s'agit de ne plus faire passer Ben Laden et consorts pour des guerriers engagés dans une guerre sainte mais pour de simples criminels.
23.7.08
Le général Rondot raconte la traque de Radovan Karadzic
Le Figaro, Georges Malbrunot
Le refus de Belgrade de donner accès à ses écoutes téléphoniques fut l'un des principaux obstacles à la localisation du criminel de guerre.
À deux reprises, le général Philippe Rondot crut mettre la main sur Radovan Karadzic. Mais à chaque fois, le criminel de guerre échappa in extremis au maître espion français qui le traquait depuis dix ans, au côté de la petite équipe mise sur pied par Carla Del Ponte, l'ancienne procureur du Tribunal de La Haye.
En 1999, alors que Karadzic est réfugié en Bosnie, un de ses gardes du corps est retourné par une équipe d'agents français et de la CIA. Mais au dernier moment, l'homme refuse de trahir son chef. En janvier 2000, une interception téléphonique permet de localiser Karadzic dans la région de Trébinje. Une opération de la Sfor est alors déclenchée, mais lorsque les militaires français arrivent sur place, le chef de guerre est déjà parti.
«Quand il a vu que la pression devenait trop forte en Bosnie, Karadzic a filé se mettre à l'abri ailleurs», nous explique le général Rondot. Les services de renseignements occidentaux le croient au Monténégro, en Grèce, voire même en Biélorussie, où le fuyard aurait fait une brève incursion. Mais Karadzic se planquera finalement en Serbie, où il dispose de nombreux appuis dans les milieux politiques ultranationalistes, l'appareil sécuritaire, ainsi qu'au sein de l'Église, en particulier dans les monastères.
«En Serbie, nous butions sur deux problèmes pour l'attraper, explique le général Rondot, l'ancien premier ministre Kostunica, tout d'abord, qui ne donnait pas son feu vert, et un obstacle de nature technique, avec les interceptions téléphoniques», essentielles au travail des limiers lancés sur les traces de Karadzic. Belgrade a toujours refusé que d'autres services de renseignements exploitent les données recueillies à partir de ses écoutes.
«En Bosnie, nous pouvions patrouiller : la DGSE, la Direction des renseignements militaires, mais aussi nos forces spéciales ont beaucoup œuvré. En Serbie, nos actions étaient réduites», reconnaît Rondot. Le général français est tributaire du bon vouloir serbe. «Si les renseignements militaires coopéraient assez bien avec nous, en revanche le BIA, le service civil était, lui, plus réticent», ajoute-t-il.
Karadzic était-il couvert par le BIA ? Un détail intrigue : il y a dix jours environ, Rade Bulatovic a quitté la direction des renseignements civils. A-t-il refusé de couvrir l'arrestation de Karadzic ? Une chose est sûre : depuis la formation d'un nouveau gouvernement pro-européen à Belgrade, la donne avait changé pour Karadzic. Sa capture aurait été facilitée par la coopération d'un service occidental, très vraisemblablement la CIA, qui dispose d'un centre d'écoutes téléphoniques sur le mont Ijman en Bosnie voisine, et dont plusieurs membres opéraient au sein du dispositif sécuritaire de Belgrade.
Méfiance à l'égard des siens
Nul ne sait encore qui est la source à l'origine de la capture ? Depuis son appartement du Nouveau Belgrade, Karadzic avait tout lieu de se méfier des siens. Il n'ignorait pas que sa famille faisait l'objet d'une surveillance étroite. Son frère, Lucas, un homme d'affaires qui livrait «des renseignements d'ambiance» était «traité» par le général Rondot. Son épouse, Ljiljana, l'avait appelé à se rendre à la justice internationale, et il y a un mois seulement son fils Alexander avait été interpellé, puis longuement interrogé par les services de sécurité à Belgrade.
«Karadzic avait sans doute coupé tous ses liens avec les réseaux de soutien financiers et familiaux de telle sorte que l'on ne puisse pas remonter jusqu'à lui», estime le général Rondot. Selon certaines sources, Karadzic n'avait plus que trois gardes du corps autour de lui. «Hirsute, il me rappelle étrangement un autre fugitif, Saddam Hussein quand il a été capturé», conclut le général Rondot.
Le refus de Belgrade de donner accès à ses écoutes téléphoniques fut l'un des principaux obstacles à la localisation du criminel de guerre.
À deux reprises, le général Philippe Rondot crut mettre la main sur Radovan Karadzic. Mais à chaque fois, le criminel de guerre échappa in extremis au maître espion français qui le traquait depuis dix ans, au côté de la petite équipe mise sur pied par Carla Del Ponte, l'ancienne procureur du Tribunal de La Haye.
En 1999, alors que Karadzic est réfugié en Bosnie, un de ses gardes du corps est retourné par une équipe d'agents français et de la CIA. Mais au dernier moment, l'homme refuse de trahir son chef. En janvier 2000, une interception téléphonique permet de localiser Karadzic dans la région de Trébinje. Une opération de la Sfor est alors déclenchée, mais lorsque les militaires français arrivent sur place, le chef de guerre est déjà parti.
«Quand il a vu que la pression devenait trop forte en Bosnie, Karadzic a filé se mettre à l'abri ailleurs», nous explique le général Rondot. Les services de renseignements occidentaux le croient au Monténégro, en Grèce, voire même en Biélorussie, où le fuyard aurait fait une brève incursion. Mais Karadzic se planquera finalement en Serbie, où il dispose de nombreux appuis dans les milieux politiques ultranationalistes, l'appareil sécuritaire, ainsi qu'au sein de l'Église, en particulier dans les monastères.
«En Serbie, nous butions sur deux problèmes pour l'attraper, explique le général Rondot, l'ancien premier ministre Kostunica, tout d'abord, qui ne donnait pas son feu vert, et un obstacle de nature technique, avec les interceptions téléphoniques», essentielles au travail des limiers lancés sur les traces de Karadzic. Belgrade a toujours refusé que d'autres services de renseignements exploitent les données recueillies à partir de ses écoutes.
«En Bosnie, nous pouvions patrouiller : la DGSE, la Direction des renseignements militaires, mais aussi nos forces spéciales ont beaucoup œuvré. En Serbie, nos actions étaient réduites», reconnaît Rondot. Le général français est tributaire du bon vouloir serbe. «Si les renseignements militaires coopéraient assez bien avec nous, en revanche le BIA, le service civil était, lui, plus réticent», ajoute-t-il.
Karadzic était-il couvert par le BIA ? Un détail intrigue : il y a dix jours environ, Rade Bulatovic a quitté la direction des renseignements civils. A-t-il refusé de couvrir l'arrestation de Karadzic ? Une chose est sûre : depuis la formation d'un nouveau gouvernement pro-européen à Belgrade, la donne avait changé pour Karadzic. Sa capture aurait été facilitée par la coopération d'un service occidental, très vraisemblablement la CIA, qui dispose d'un centre d'écoutes téléphoniques sur le mont Ijman en Bosnie voisine, et dont plusieurs membres opéraient au sein du dispositif sécuritaire de Belgrade.
Méfiance à l'égard des siens
Nul ne sait encore qui est la source à l'origine de la capture ? Depuis son appartement du Nouveau Belgrade, Karadzic avait tout lieu de se méfier des siens. Il n'ignorait pas que sa famille faisait l'objet d'une surveillance étroite. Son frère, Lucas, un homme d'affaires qui livrait «des renseignements d'ambiance» était «traité» par le général Rondot. Son épouse, Ljiljana, l'avait appelé à se rendre à la justice internationale, et il y a un mois seulement son fils Alexander avait été interpellé, puis longuement interrogé par les services de sécurité à Belgrade.
«Karadzic avait sans doute coupé tous ses liens avec les réseaux de soutien financiers et familiaux de telle sorte que l'on ne puisse pas remonter jusqu'à lui», estime le général Rondot. Selon certaines sources, Karadzic n'avait plus que trois gardes du corps autour de lui. «Hirsute, il me rappelle étrangement un autre fugitif, Saddam Hussein quand il a été capturé», conclut le général Rondot.
15.7.08
Le renseignement plus que jamais une priorité nationale
Par Éric Denécé
Éric Denécé, le directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), auteur de Tout comprendre : Les services secrets (EPA, 2008), explique pourquoi les mesures annoncées dans le livre blanc sur la défense et la sécurité doivent être conçues comme le point de départ du redressement du renseignement et non comme un aboutissement.
Le récent livre blanc sur la défense affiche clairement la nouvelle priorité gouvernementale accordée «au renseignement et à l'anticipation», afin d'assurer la sécurité de notre pays. Les effectifs des services seront renforcés, le recrutement et la formation améliorés, des moyens supplémentaires leur seront accordés ; des budgets significatifs vont être consacrés au renseignement spatial, qu'il s'agisse de l'imagerie ou des interceptions ; un diplomate coordonnera, à partir de cet été, les activités des services, dans le cadre d'un Conseil national du renseignement (CNR) installé à l'Élysée.
Pour tous ceux qui plaident depuis longtemps pour une reconnaissance de l'importance du renseignement, c'est une immense satisfaction. Dans le monde hautement imprévisible dans lequel nous vivons, n'oublions jamais que «les armes importent moins que le bras qui les tient ; le bras importe moins que l'intelligente volonté qui le guide».
Cette évolution est due à la prise de conscience des rédacteurs du livre blanc de la nécessité d'anticiper les crises internationales afin de préserver nos intérêts, nos ressortissants et notre territoire. Elle est due, également, à l'action personnelle du président de la République qui est le premier chef de l'exécutif à s'intéresser à une discipline que tous ses prédécesseurs ont considéré comme mineure ou malsaine.
Depuis la création de la Ve République, aucun président n'a accordé la moindre importance aux services de renseignement. Le général de Gaulle n'entendait rien à ce domaine pourtant essentiel à l'action de l'État et George Pompidou les méprisait.
Seuls deux chefs de gouvernement ont manifesté un intérêt réel pour le renseignement : Raymond Barre et Michel Rocard. Tous deux avaient compris que «le renseignement est l'un des investissements les plus rentables de l'État. Il est l'une des fonctions fondamentales de la sécurité nationale de tout État de droit et constitue une condition nécessaire à la prospérité du pays». Mais ils étaient premiers ministres et ne purent jamais convaincre le chef de l'exécutif d'y accorder toute l'attention que ce domaine mérite. Le fait qu'un président de la République affiche aussi clairement sa volonté de faire du renseignement une priorité nationale mérite d'être souligné.
Le livre blanc n'est pas la première manifestation de l'intérêt de Nicolas Sarkozy pour ce domaine. Lorsqu'il était ministre de l'Intérieur, puis candidat à la présidentielle, il a proposé ou soutenu diverses réformes, qui ont pris corps dès son arrivée à l'Élysée : mise en place d'un délégation parlementaire pour le suivi des affaires de renseignement ; rapprochement de la DST et des Renseignements généraux (RG) ; nomination de professionnels reconnus à la tête des services (Frédéric Péchenard à la DGPN et Bernard Squarcini à la DST) ; volonté de créer un Conseil national de sécurité rattaché à la présidence, etc.
Certes, une partie de ces réformes étaient envisagée depuis longtemps : la transformation du SGDN en un Conseil national de sécurité est évoquée depuis les années 1980 et la fusion DST-RG au moins depuis 1986. Mais personne ne l'avait fait. Au début des années 1990, Michel Rocard, alors premier ministre, et son conseiller pour la sécurité, le préfet Rémy Pautrat, tentèrent de conduire une réforme : ils parvinrent à réactiver le comité interministériel du renseignement (CIR), mais le directeur de la police nationale de l'époque s'opposa au rapprochement DST-RG et le sujet n'intéressait pas François Mitterrand.
Toutefois, l'annonce de la priorité nouvelle accordée au renseignement doit être relativisée : le retard accumulé par nos services depuis plusieurs décennies nécessite un effort majeur. Or les mesures annoncées dans le livre blanc sont encore bien modestes.
Le renseignement spatial va être le bénéficiaire principal des nouveaux budgets. Des investissements importants sont en effet indispensables pour disposer de capacités d'interception ou d'observation depuis l'espace. C'est donc une excellente décision. Mais cela signifie que les services chargés de la recherche humaine ne bénéficieront que très partiellement de cette manne. C'est inquiétant, car nos organismes de renseignement opérant à l'étranger ont un besoin criant de moyens afin de s'adapter aux nouveaux défis. Michel Rocard rappelait récemment dans Le Figaro que les budgets que la France accordait au renseignement étaient trois fois moindres que ceux du Royaume-Uni, lequel dispose de plus du soutien financier et technique américain. Malgré la priorité affichée, les investissements proposés par le livre blanc ne permettront pas, loin s'en faut, de combler ce retard.
Rappelons pour mémoire, que la DGSE, le principal service français, représente seulement 0,9 % du budget de la défense, lequel représente moins de 2 % du budget de l'État ! C'est bien peu pour une priorité nationale. De plus, malgré la volonté affichée, la Direction du renseignement militaire (DRM) va perdre, cette année, des postes dans le cadre de la réduction du format des armées. Étonnamment, le livre blanc n'évoque pas le nécessaire rapprochement de ce jeune et efficace service avec la Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), à l'image de ce qui a été fait entre la DST et les RG.
Enfin, une réserve doit être formulée. La diplomatie n'est pas le renseignement. Quelles que soient les qualités personnelles des ambassadeurs nommés à la tête de la DGSE ou du CNR, il s'agit là de deux métiers et de deux vocations différentes. Comme le président l'a fait pour la police, il est temps de confier aux femmes et aux hommes du renseignement les fonctions de pilotage ou de coordination des services.
Nous devons nous réjouir que, pour la première fois, le renseignement fasse l'objet d'un intérêt présidentiel et d'une priorité nationale. Mais si une dynamique nouvelle semble s'esquisser grâce au livre blanc, celle-ci ne doit pas occulter un fait tangible : le renseignement français est sous-dimensionné au regard des menaces qui pèsent, de nos intérêts dans le monde et de nos responsabilités internationales.
Les mesures annoncées doivent être conçues comme le point de départ du redressement du renseignement national et non comme un aboutissement. Elles ne nous permettent pas d'égaler les moyens britanniques, allemands ou israéliens, pays dans lesquels les budgets de renseignement sont en continuelle augmentation depuis plusieurs années.
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Éric Denécé, le directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), auteur de Tout comprendre : Les services secrets (EPA, 2008), explique pourquoi les mesures annoncées dans le livre blanc sur la défense et la sécurité doivent être conçues comme le point de départ du redressement du renseignement et non comme un aboutissement.
Le récent livre blanc sur la défense affiche clairement la nouvelle priorité gouvernementale accordée «au renseignement et à l'anticipation», afin d'assurer la sécurité de notre pays. Les effectifs des services seront renforcés, le recrutement et la formation améliorés, des moyens supplémentaires leur seront accordés ; des budgets significatifs vont être consacrés au renseignement spatial, qu'il s'agisse de l'imagerie ou des interceptions ; un diplomate coordonnera, à partir de cet été, les activités des services, dans le cadre d'un Conseil national du renseignement (CNR) installé à l'Élysée.
Pour tous ceux qui plaident depuis longtemps pour une reconnaissance de l'importance du renseignement, c'est une immense satisfaction. Dans le monde hautement imprévisible dans lequel nous vivons, n'oublions jamais que «les armes importent moins que le bras qui les tient ; le bras importe moins que l'intelligente volonté qui le guide».
Cette évolution est due à la prise de conscience des rédacteurs du livre blanc de la nécessité d'anticiper les crises internationales afin de préserver nos intérêts, nos ressortissants et notre territoire. Elle est due, également, à l'action personnelle du président de la République qui est le premier chef de l'exécutif à s'intéresser à une discipline que tous ses prédécesseurs ont considéré comme mineure ou malsaine.
Depuis la création de la Ve République, aucun président n'a accordé la moindre importance aux services de renseignement. Le général de Gaulle n'entendait rien à ce domaine pourtant essentiel à l'action de l'État et George Pompidou les méprisait.
Seuls deux chefs de gouvernement ont manifesté un intérêt réel pour le renseignement : Raymond Barre et Michel Rocard. Tous deux avaient compris que «le renseignement est l'un des investissements les plus rentables de l'État. Il est l'une des fonctions fondamentales de la sécurité nationale de tout État de droit et constitue une condition nécessaire à la prospérité du pays». Mais ils étaient premiers ministres et ne purent jamais convaincre le chef de l'exécutif d'y accorder toute l'attention que ce domaine mérite. Le fait qu'un président de la République affiche aussi clairement sa volonté de faire du renseignement une priorité nationale mérite d'être souligné.
Le livre blanc n'est pas la première manifestation de l'intérêt de Nicolas Sarkozy pour ce domaine. Lorsqu'il était ministre de l'Intérieur, puis candidat à la présidentielle, il a proposé ou soutenu diverses réformes, qui ont pris corps dès son arrivée à l'Élysée : mise en place d'un délégation parlementaire pour le suivi des affaires de renseignement ; rapprochement de la DST et des Renseignements généraux (RG) ; nomination de professionnels reconnus à la tête des services (Frédéric Péchenard à la DGPN et Bernard Squarcini à la DST) ; volonté de créer un Conseil national de sécurité rattaché à la présidence, etc.
Certes, une partie de ces réformes étaient envisagée depuis longtemps : la transformation du SGDN en un Conseil national de sécurité est évoquée depuis les années 1980 et la fusion DST-RG au moins depuis 1986. Mais personne ne l'avait fait. Au début des années 1990, Michel Rocard, alors premier ministre, et son conseiller pour la sécurité, le préfet Rémy Pautrat, tentèrent de conduire une réforme : ils parvinrent à réactiver le comité interministériel du renseignement (CIR), mais le directeur de la police nationale de l'époque s'opposa au rapprochement DST-RG et le sujet n'intéressait pas François Mitterrand.
Toutefois, l'annonce de la priorité nouvelle accordée au renseignement doit être relativisée : le retard accumulé par nos services depuis plusieurs décennies nécessite un effort majeur. Or les mesures annoncées dans le livre blanc sont encore bien modestes.
Le renseignement spatial va être le bénéficiaire principal des nouveaux budgets. Des investissements importants sont en effet indispensables pour disposer de capacités d'interception ou d'observation depuis l'espace. C'est donc une excellente décision. Mais cela signifie que les services chargés de la recherche humaine ne bénéficieront que très partiellement de cette manne. C'est inquiétant, car nos organismes de renseignement opérant à l'étranger ont un besoin criant de moyens afin de s'adapter aux nouveaux défis. Michel Rocard rappelait récemment dans Le Figaro que les budgets que la France accordait au renseignement étaient trois fois moindres que ceux du Royaume-Uni, lequel dispose de plus du soutien financier et technique américain. Malgré la priorité affichée, les investissements proposés par le livre blanc ne permettront pas, loin s'en faut, de combler ce retard.
Rappelons pour mémoire, que la DGSE, le principal service français, représente seulement 0,9 % du budget de la défense, lequel représente moins de 2 % du budget de l'État ! C'est bien peu pour une priorité nationale. De plus, malgré la volonté affichée, la Direction du renseignement militaire (DRM) va perdre, cette année, des postes dans le cadre de la réduction du format des armées. Étonnamment, le livre blanc n'évoque pas le nécessaire rapprochement de ce jeune et efficace service avec la Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), à l'image de ce qui a été fait entre la DST et les RG.
Enfin, une réserve doit être formulée. La diplomatie n'est pas le renseignement. Quelles que soient les qualités personnelles des ambassadeurs nommés à la tête de la DGSE ou du CNR, il s'agit là de deux métiers et de deux vocations différentes. Comme le président l'a fait pour la police, il est temps de confier aux femmes et aux hommes du renseignement les fonctions de pilotage ou de coordination des services.
Nous devons nous réjouir que, pour la première fois, le renseignement fasse l'objet d'un intérêt présidentiel et d'une priorité nationale. Mais si une dynamique nouvelle semble s'esquisser grâce au livre blanc, celle-ci ne doit pas occulter un fait tangible : le renseignement français est sous-dimensionné au regard des menaces qui pèsent, de nos intérêts dans le monde et de nos responsabilités internationales.
Les mesures annoncées doivent être conçues comme le point de départ du redressement du renseignement national et non comme un aboutissement. Elles ne nous permettent pas d'égaler les moyens britanniques, allemands ou israéliens, pays dans lesquels les budgets de renseignement sont en continuelle augmentation depuis plusieurs années.
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14.7.08
«Des hommes seront toujours nécessaires pour défendre notre pays»
Propos recueillis par Étienne de Montety
Le Figaro du 11/07/2008
«En tant que membre du conseil de sécurité, la France ne peut se décharger de ses responsabilités lorsque l'ordre du monde est mis à mal», estime le général Jean-Louis Georgelin à propos des missions confiées aux militaires français.

(photo François Bouchon / Le Figaro)
À l'occasion du 14 Juillet, le général Jean-Louis Georgelin, chef d'état-major des armées prend la parole. Choisissant délibérément de ne pas commenter l'actualité récente, il réfléchit sur l'état de soldat à l'heure où la haute technologie envahit le monde de la défense et de la sécurité.
LE FIGARO. - La première question porte sur la situation morale et intellectuelle des armées aujourd'hui : notre pays n'a pas connu la guerre depuis un demi-siècle. Quel regard porte-t-il sur son armée ?
Jean-Louis GEORGELIN. - Je constate que ce regard est positif au vu de l'ensemble des sondages dont nous disposons. Jamais l'image des armées, telle qu'elle est mesurée dans ces sondages, n'a été aussi bonne ces dernières années, alors que paradoxalement la notion de guerre a déserté les esprits. Cela tient probablement au fait que la population ressent un fort besoin de sécurité face aux menaces qui pèsent sur le territoire.
Vous êtes le chef d'état-major d'armées qui ont connu au cours du XXe siècle plusieurs défaites. Le souvenir de ces épisodes entraîne-t-il un défaut de crédibilité des armées françaises, notamment aux yeux de l'étranger ?
Je n'ai pas du tout le sentiment que les défaites que vous évoquez pèsent sur nous. L'histoire militaire est toujours une succession de victoires et de défaites. Les Américains, par exemple, ont remporté des victoires extraordinaires à la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais ils ont depuis connu le Vietnam. Il est vrai cependant que sur l'armée française pèse symboliquement la défaite de 1940, ressentie comme une véritable humiliation, puis l'Indochine, où l'on a pu mesurer le divorce entre le corps expéditionnaire et le pays, et enfin l'Algérie, où il y a eu une véritable tension entre l'armée et les dirigeants politiques. Personnellement, je reste très marqué par la défaite de 1940, sujet que nous n'avons pas encore épuisé, comme le prouve la lecture de L'Étrange Défaite, de Marc Bloch, livre important que je fais toujours lire à mes subordonnés.
Aujourd'hui, chez les jeunes officiers, ce passé s'estompe, ne serait-ce que parce que ces événements remontent à près de soixante-dix ans. Aujourd'hui, nous sommes dans un autre type de guerre. Votre question suggère qu'il pourrait y avoir un complexe à l'égard de cette histoire. La réponse est non. D'abord parce que les ouvrages récents d'historiens réhabilitent la manière dont les Français ont combattu en 1940. La débâcle n'a pas empêché des comportements individuels conformes à l'honneur militaire. La France a été présente à la victoire en 1944 et 1945. Enfin, depuis la fin de la guerre d'Algérie, elle a conduit un certain nombre d'opérations militaires, en Afrique ou ailleurs ; et à chaque fois elle y a démontré une réelle capacité militaire, qui fait que notre image à l'extérieur n'a cessé de se renforcer.
1870, 1914, 1940... Il semble qu'il y ait une sorte de fatalité qui fait que l'armée française est toujours en retard d'un conflit…
Dans les défaites, la responsabilité des militaires n'est pas unique. Ils la partagent avec les dirigeants politiques qui ont pris des options stratégiques et budgétaires, et avec la nation elle-même. L'historien Jean-Baptiste Duroselle a bien analysé la différence qu'il y a entre une diplomatie et un outil militaire. Mais il montre aussi qu'il doit y avoir une cohérence totale entre les deux. Car il y a une difficulté à laquelle nous sommes confrontés en permanence : les calendriers. La durée de construction d'un outil militaire ne correspond pas à la rapidité avec laquelle on peut changer de concept diplomatique ou de vision politique. On peut faire évoluer une politique en quelques années, mais un outil militaire se bâtit en trente ou quarante ans. Nous venons de changer de monde avec la disparition du pacte de Varsovie et, en France, la professionnalisation de l'armée. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut liquider tous les équipements que nous avions : on a pu voir le rôle de l'artillerie dans le siège de Sarajevo, celui du char Leclerc au Liban. D'une manière générale, en temps de paix, on a toujours reproché aux militaires de coûter trop cher.
Pour les opinions occidentales, la seule intervention militaire légitime est celle qui s'appuie sur des mandats internationaux, non pas pour défendre l'intérêt national mais pour rétablir un état de droit dans les pays lointains. N'y aurait-il plus de soldats, mais des policiers de l'ordre international ?
L'histoire de la France étant ce qu'elle est, notamment comme membre du Conseil de sécurité, il me paraît difficile pour elle de se décharger de ses responsabilités lorsque l'ordre du monde est mis à mal. Souvent, on me demande : «Mourir pour Kaboul, qu'est-ce que cela veut dire ?» Cela veut dire que le soldat est un serviteur qui obéit à la mission qui lui est donnée. C'est au président de la République d'apprécier le bien-fondé de la mission. Or notre société tend à perdre la notion de l'obéissance, qui suppose discipline et humilité. L'armée, issue de cette société, n'est pas à l'abri d'une telle dérive. Obéir, cela veut dire reconnaître une autorité qui nous est supérieure, ce que notre époque, extrêmement relativiste, a du mal à admettre.
Nous pouvons aussi nous poser la question de savoir si la notion de guerre elle-même est dépassée, ce qui signifierait la fin du soldat. Pour ma part, je ne crois pas que, quelle que soit la sagesse des hommes, on puisse affirmer que la guerre a disparu. En particulier parce qu'un niveau de richesse comme celui de l'Europe sera tôt ou tard convoité, surtout si ce continent reste un îlot de prospérité au milieu d'un monde pauvre. La nation française sera-t-elle capable d'endurer une prochaine guerre ? Oui, si elle a su conserver à l'intérieur de ses frontières, dans le cadre de ses alliances, des femmes et des hommes forts d'un esprit de sacrifice et de renoncement ; qui auront accepté une vie faite d'abnégation, de goût du risque. Je pense souvent à ce discours que Thucydide met dans la bouche de Périclès faisant l'éloge des combattants morts face à Sparte : «Il n'y a pas de bonheur sans liberté et il n'y a pas de liberté sans courage.» Nous ne devons pas oublier cette réalité.
Que signifie l'idéal militaire en 2008 ?
Une de mes préoccupations est le risque de banalisation de l'état militaire. Dans la perspective d'une situation internationale difficile, où nous devrions nous engager à une grande échelle dans un conflit dur, mon souci est d'avoir des militaires vraiment prêts à répondre aux exigences de l'état militaire. Quand je réunis les chefs d'état-major, c'est un thème que j'aborde souvent. Nous devons toujours être prêts à faire face à un événement grave, et qui pourrait dépasser le cadre actuel de nos opérations extérieures. Pour moi, le devoir du chef est d'obtenir cette attitude et de la maintenir. Dans les écoles d'officiers, la détermination des élèves me frappe. Il ne faudrait pas que sur la durée ce sentiment s'affadisse. Je me permets de prendre une comparaison dans le domaine religieux : on trouve des religieux dans des pays où on est porté par une vraie foi. Un pays qui ne serait plus concerné par sa sécurité, mais exclusivement par des préoccupations individuelles, serait menacé.
Ces jeunes gens sont formés avec un idéal fondé sur la notion de sacrifice. Que signifie cette notion aujourd'hui alors que les officiers de l'armée de terre n'ont guère eu de morts depuis la fin de la guerre d'Algérie ?
Nous avons eu depuis la fin de la guerre d'Algérie plus de six cents morts sur les théâtres d'opérations. Nous avons eu des morts au Liban, en Bosnie, au Tchad, en Côte d'Ivoire, en Afghanistan. Mais nos jeunes officiers ne doivent pas se tromper d'époque et vivre dans la nostalgie de la RC4. Nous devons être prêts à mourir si la liberté de la Cité l'exige. On ne peut pas exclure aujourd'hui l'esprit de sacrifice dans la formation que nous dispensons. Une armée qui renoncerait à cet esprit de sacrifice deviendrait une simple police internationale. Nous ne pouvons pas passer sous silence ce qui fait la véritable spécificité et la véritable noblesse du métier militaire. Une armée qui y renoncerait ne serait plus une armée.
Nous possédons une petite armée. Est-il raisonnable de penser qu'elle doit faire de la gestion de conflits de basse intensité, du maintien de l'ordre tout au long de l'année ? Peut-elle à la fois faire cela et être préparée à des événements plus graves ?
C'est ma responsabilité d'être en mesure de le faire. J'ai actuellement sous mes ordres 250 000 militaires. Nous devons à la fois être capables de participer à ces opérations tout en continuant à nous former et à nous entraîner. Je m'interroge toujours quand j'entends expliquer que la France ne doit intervenir que dans quelques opérations : c'est souvent la situation internationale qui dicte les opérations dans lesquelles nous devons nous impliquer. Nous n'avons pas toujours le choix. L'armée française doit pouvoir intervenir dans trois directions : faire face à une brusque aggravation de la situation internationale, lutter contre l'instabilité dans le cadre de nos engagements internationaux, participer à la protection de nos intérêts et de nos concitoyens notamment dans des opérations à caractère civil sur le territoire national, comme lors de catastrophes naturelles, par exemple. Nous aurions tort de croire que nous pouvons privilégier un de ces axes au détriment des deux autres.
La mission du militaire n'est pas sans lien avec celle du policier, même si celui-ci ne se pose pas la question du destin collectif de la nation et agit à l'intérieur du cadre national pour préserver l'état de droit. Peut-on cependant établir une différence entre ces deux états ?
Il y a une différence fondamentale entre le policier et le militaire même si, c'est vrai, les deux risquent leur vie dans l'exercice de leur métier : la nature de l'adversaire. L'adversaire du policier est un délinquant qu'il doit neutraliser au nom de la société ; celui du soldat est un homme qui, comme lui, est en charge du destin de sa nation et se bat pour son pays. Dans ce dernier cas, le niveau de violence peut atteindre un stade extrême.
Mais depuis vingt ans, les armées françaises sont engagées à l'extérieur dans une action de répression des délinquants au regard du droit international…
Je ne nie pas le fait qu'effectivement on a affaire à une certaine forme de délinquants. Mais la différence est qu'ils agissent rarement pour des intérêts propres mais plutôt au nom d'une certaine vision collective, ce qui leur donne idéal et persévérance dans l'action.
Avez-vous le sentiment aujourd'hui que l'armée réfléchit sur elle-même, qu'elle produit une pensée, pour concevoir ou prévoir ? Les centurions sont-ils un peu docteurs ?
On fait souvent le procès de la pensée militaire française. C'est aussi une conséquence de nos défaites. On oublie qu'un certain nombre de nos penseurs militaires comptent encore à l'étranger. Connaissez-vous Guibert, le commandant Ardant du Pic, l'amiral Castex, qui sont reconnus et étudiés aux États-Unis ? Dans les années 1960, nous avons également eu deux types de penseurs militaires français : les spécialistes de la guerre révolutionnaire, David Galula (le penseur de la contre-insurrection publié depuis longtemps aux États-Unis et qui arrive seulement en France), le colonel Trinquier. D'autres militaires ont eu une véritable réflexion sur l'ère nucléaire, les généraux Beauffre et Gallois et, naturellement, Lucien Poirier.
Alors, c'est vrai, en France on écrit moins qu'aux États-Unis. Mais j'observe avec satisfaction que cela évolue. Récemment, plusieurs ouvrages de doctrine, d'analyse de l'histoire, de stratégie ont été publiés par des colonels. Nous encourageons naturellement les officiers à publier, grâce au Cerems (Centre d'études et de recherche de l'enseignement militaire supérieur) ou à la revue Inflexions. On a aussi créé le CICDE (Centre interarmées de concepts, de doctrines et d'expérimentations), qui réfléchit en profondeur sur tous ces sujets, avec également les centres de doctrine propres à chaque armée.
La réflexion est ardue parce que, à la différence d'il y a cinquante ans, la menace est plus diffuse…
C'est précisément parce que la situation est plus difficile que la réflexion est encore plus nécessaire. La réflexion, notamment par l'écriture, est propice à l'homme d'action pour éviter qu'il ne dérape. Réfléchir à quoi ? Il paraît important de réfléchir sans cesse à ce qu'est que la guerre aujourd'hui. Que signifie ce mot dans un pays d'Europe qui a repoussé la menace loin de ses frontières, situation inédite, et qui a fermé la parenthèse de la conscription ouverte par la Révolution française ? Qu'est-ce que la guerre aujourd'hui ? À quels types de conflits faut-il se préparer, au moment où les technologies (et notamment les technologies de l'information et de la communication) ont considérablement évolué ? Il faut tirer avantage des possibilités qu'offre la technologie, mais croire que nous pouvons protéger notre société sans prendre de risques est une dangereuse illusion. Pour être respecté, il faut savoir prendre des risques humains. Regardez les difficultés des Américains en Irak. On les a vus détruire l'armée de Saddam Hussein en trois semaines. Quatre ans après, ils sont dans une situation extrêmement difficile. La guerre n'est pas un monde rationnel pur. Prenez la notion de courage. Dans toutes les sociétés, c'est une vertu. Et pourtant... Tant que l'on n'est pas mis à l'épreuve, on ne sait rien du courage. Le courage peut être individuel ou collectif. Je suis toujours fasciné par la réaction de Margaret Thatcher au moment de la guerre des Malouines. Qu'est-ce qui justifiait d'aller faire la guerre pour quelques îlots perdus, sinon l'honneur et le courage qui commandaient de prendre des risques ? L'idée que seulement par des caméras, des satellites, des armements sophistiqués on va pouvoir être défendus contre tout est une illusion. Si je suis militaire, c'est parce que je crois qu'il faut qu'il y ait des hommes et des femmes pour défendre notre patrie, nos valeurs, ce à quoi nous croyons. Cette dimension a été totalement prise en compte dans le livre blanc.
Le Figaro du 11/07/2008
«En tant que membre du conseil de sécurité, la France ne peut se décharger de ses responsabilités lorsque l'ordre du monde est mis à mal», estime le général Jean-Louis Georgelin à propos des missions confiées aux militaires français.
(photo François Bouchon / Le Figaro)
À l'occasion du 14 Juillet, le général Jean-Louis Georgelin, chef d'état-major des armées prend la parole. Choisissant délibérément de ne pas commenter l'actualité récente, il réfléchit sur l'état de soldat à l'heure où la haute technologie envahit le monde de la défense et de la sécurité.
LE FIGARO. - La première question porte sur la situation morale et intellectuelle des armées aujourd'hui : notre pays n'a pas connu la guerre depuis un demi-siècle. Quel regard porte-t-il sur son armée ?
Jean-Louis GEORGELIN. - Je constate que ce regard est positif au vu de l'ensemble des sondages dont nous disposons. Jamais l'image des armées, telle qu'elle est mesurée dans ces sondages, n'a été aussi bonne ces dernières années, alors que paradoxalement la notion de guerre a déserté les esprits. Cela tient probablement au fait que la population ressent un fort besoin de sécurité face aux menaces qui pèsent sur le territoire.
Vous êtes le chef d'état-major d'armées qui ont connu au cours du XXe siècle plusieurs défaites. Le souvenir de ces épisodes entraîne-t-il un défaut de crédibilité des armées françaises, notamment aux yeux de l'étranger ?
Je n'ai pas du tout le sentiment que les défaites que vous évoquez pèsent sur nous. L'histoire militaire est toujours une succession de victoires et de défaites. Les Américains, par exemple, ont remporté des victoires extraordinaires à la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais ils ont depuis connu le Vietnam. Il est vrai cependant que sur l'armée française pèse symboliquement la défaite de 1940, ressentie comme une véritable humiliation, puis l'Indochine, où l'on a pu mesurer le divorce entre le corps expéditionnaire et le pays, et enfin l'Algérie, où il y a eu une véritable tension entre l'armée et les dirigeants politiques. Personnellement, je reste très marqué par la défaite de 1940, sujet que nous n'avons pas encore épuisé, comme le prouve la lecture de L'Étrange Défaite, de Marc Bloch, livre important que je fais toujours lire à mes subordonnés.
Aujourd'hui, chez les jeunes officiers, ce passé s'estompe, ne serait-ce que parce que ces événements remontent à près de soixante-dix ans. Aujourd'hui, nous sommes dans un autre type de guerre. Votre question suggère qu'il pourrait y avoir un complexe à l'égard de cette histoire. La réponse est non. D'abord parce que les ouvrages récents d'historiens réhabilitent la manière dont les Français ont combattu en 1940. La débâcle n'a pas empêché des comportements individuels conformes à l'honneur militaire. La France a été présente à la victoire en 1944 et 1945. Enfin, depuis la fin de la guerre d'Algérie, elle a conduit un certain nombre d'opérations militaires, en Afrique ou ailleurs ; et à chaque fois elle y a démontré une réelle capacité militaire, qui fait que notre image à l'extérieur n'a cessé de se renforcer.
1870, 1914, 1940... Il semble qu'il y ait une sorte de fatalité qui fait que l'armée française est toujours en retard d'un conflit…
Dans les défaites, la responsabilité des militaires n'est pas unique. Ils la partagent avec les dirigeants politiques qui ont pris des options stratégiques et budgétaires, et avec la nation elle-même. L'historien Jean-Baptiste Duroselle a bien analysé la différence qu'il y a entre une diplomatie et un outil militaire. Mais il montre aussi qu'il doit y avoir une cohérence totale entre les deux. Car il y a une difficulté à laquelle nous sommes confrontés en permanence : les calendriers. La durée de construction d'un outil militaire ne correspond pas à la rapidité avec laquelle on peut changer de concept diplomatique ou de vision politique. On peut faire évoluer une politique en quelques années, mais un outil militaire se bâtit en trente ou quarante ans. Nous venons de changer de monde avec la disparition du pacte de Varsovie et, en France, la professionnalisation de l'armée. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut liquider tous les équipements que nous avions : on a pu voir le rôle de l'artillerie dans le siège de Sarajevo, celui du char Leclerc au Liban. D'une manière générale, en temps de paix, on a toujours reproché aux militaires de coûter trop cher.
Pour les opinions occidentales, la seule intervention militaire légitime est celle qui s'appuie sur des mandats internationaux, non pas pour défendre l'intérêt national mais pour rétablir un état de droit dans les pays lointains. N'y aurait-il plus de soldats, mais des policiers de l'ordre international ?
L'histoire de la France étant ce qu'elle est, notamment comme membre du Conseil de sécurité, il me paraît difficile pour elle de se décharger de ses responsabilités lorsque l'ordre du monde est mis à mal. Souvent, on me demande : «Mourir pour Kaboul, qu'est-ce que cela veut dire ?» Cela veut dire que le soldat est un serviteur qui obéit à la mission qui lui est donnée. C'est au président de la République d'apprécier le bien-fondé de la mission. Or notre société tend à perdre la notion de l'obéissance, qui suppose discipline et humilité. L'armée, issue de cette société, n'est pas à l'abri d'une telle dérive. Obéir, cela veut dire reconnaître une autorité qui nous est supérieure, ce que notre époque, extrêmement relativiste, a du mal à admettre.
Nous pouvons aussi nous poser la question de savoir si la notion de guerre elle-même est dépassée, ce qui signifierait la fin du soldat. Pour ma part, je ne crois pas que, quelle que soit la sagesse des hommes, on puisse affirmer que la guerre a disparu. En particulier parce qu'un niveau de richesse comme celui de l'Europe sera tôt ou tard convoité, surtout si ce continent reste un îlot de prospérité au milieu d'un monde pauvre. La nation française sera-t-elle capable d'endurer une prochaine guerre ? Oui, si elle a su conserver à l'intérieur de ses frontières, dans le cadre de ses alliances, des femmes et des hommes forts d'un esprit de sacrifice et de renoncement ; qui auront accepté une vie faite d'abnégation, de goût du risque. Je pense souvent à ce discours que Thucydide met dans la bouche de Périclès faisant l'éloge des combattants morts face à Sparte : «Il n'y a pas de bonheur sans liberté et il n'y a pas de liberté sans courage.» Nous ne devons pas oublier cette réalité.
Que signifie l'idéal militaire en 2008 ?
Une de mes préoccupations est le risque de banalisation de l'état militaire. Dans la perspective d'une situation internationale difficile, où nous devrions nous engager à une grande échelle dans un conflit dur, mon souci est d'avoir des militaires vraiment prêts à répondre aux exigences de l'état militaire. Quand je réunis les chefs d'état-major, c'est un thème que j'aborde souvent. Nous devons toujours être prêts à faire face à un événement grave, et qui pourrait dépasser le cadre actuel de nos opérations extérieures. Pour moi, le devoir du chef est d'obtenir cette attitude et de la maintenir. Dans les écoles d'officiers, la détermination des élèves me frappe. Il ne faudrait pas que sur la durée ce sentiment s'affadisse. Je me permets de prendre une comparaison dans le domaine religieux : on trouve des religieux dans des pays où on est porté par une vraie foi. Un pays qui ne serait plus concerné par sa sécurité, mais exclusivement par des préoccupations individuelles, serait menacé.
Ces jeunes gens sont formés avec un idéal fondé sur la notion de sacrifice. Que signifie cette notion aujourd'hui alors que les officiers de l'armée de terre n'ont guère eu de morts depuis la fin de la guerre d'Algérie ?
Nous avons eu depuis la fin de la guerre d'Algérie plus de six cents morts sur les théâtres d'opérations. Nous avons eu des morts au Liban, en Bosnie, au Tchad, en Côte d'Ivoire, en Afghanistan. Mais nos jeunes officiers ne doivent pas se tromper d'époque et vivre dans la nostalgie de la RC4. Nous devons être prêts à mourir si la liberté de la Cité l'exige. On ne peut pas exclure aujourd'hui l'esprit de sacrifice dans la formation que nous dispensons. Une armée qui renoncerait à cet esprit de sacrifice deviendrait une simple police internationale. Nous ne pouvons pas passer sous silence ce qui fait la véritable spécificité et la véritable noblesse du métier militaire. Une armée qui y renoncerait ne serait plus une armée.
Nous possédons une petite armée. Est-il raisonnable de penser qu'elle doit faire de la gestion de conflits de basse intensité, du maintien de l'ordre tout au long de l'année ? Peut-elle à la fois faire cela et être préparée à des événements plus graves ?
C'est ma responsabilité d'être en mesure de le faire. J'ai actuellement sous mes ordres 250 000 militaires. Nous devons à la fois être capables de participer à ces opérations tout en continuant à nous former et à nous entraîner. Je m'interroge toujours quand j'entends expliquer que la France ne doit intervenir que dans quelques opérations : c'est souvent la situation internationale qui dicte les opérations dans lesquelles nous devons nous impliquer. Nous n'avons pas toujours le choix. L'armée française doit pouvoir intervenir dans trois directions : faire face à une brusque aggravation de la situation internationale, lutter contre l'instabilité dans le cadre de nos engagements internationaux, participer à la protection de nos intérêts et de nos concitoyens notamment dans des opérations à caractère civil sur le territoire national, comme lors de catastrophes naturelles, par exemple. Nous aurions tort de croire que nous pouvons privilégier un de ces axes au détriment des deux autres.
La mission du militaire n'est pas sans lien avec celle du policier, même si celui-ci ne se pose pas la question du destin collectif de la nation et agit à l'intérieur du cadre national pour préserver l'état de droit. Peut-on cependant établir une différence entre ces deux états ?
Il y a une différence fondamentale entre le policier et le militaire même si, c'est vrai, les deux risquent leur vie dans l'exercice de leur métier : la nature de l'adversaire. L'adversaire du policier est un délinquant qu'il doit neutraliser au nom de la société ; celui du soldat est un homme qui, comme lui, est en charge du destin de sa nation et se bat pour son pays. Dans ce dernier cas, le niveau de violence peut atteindre un stade extrême.
Mais depuis vingt ans, les armées françaises sont engagées à l'extérieur dans une action de répression des délinquants au regard du droit international…
Je ne nie pas le fait qu'effectivement on a affaire à une certaine forme de délinquants. Mais la différence est qu'ils agissent rarement pour des intérêts propres mais plutôt au nom d'une certaine vision collective, ce qui leur donne idéal et persévérance dans l'action.
Avez-vous le sentiment aujourd'hui que l'armée réfléchit sur elle-même, qu'elle produit une pensée, pour concevoir ou prévoir ? Les centurions sont-ils un peu docteurs ?
On fait souvent le procès de la pensée militaire française. C'est aussi une conséquence de nos défaites. On oublie qu'un certain nombre de nos penseurs militaires comptent encore à l'étranger. Connaissez-vous Guibert, le commandant Ardant du Pic, l'amiral Castex, qui sont reconnus et étudiés aux États-Unis ? Dans les années 1960, nous avons également eu deux types de penseurs militaires français : les spécialistes de la guerre révolutionnaire, David Galula (le penseur de la contre-insurrection publié depuis longtemps aux États-Unis et qui arrive seulement en France), le colonel Trinquier. D'autres militaires ont eu une véritable réflexion sur l'ère nucléaire, les généraux Beauffre et Gallois et, naturellement, Lucien Poirier.
Alors, c'est vrai, en France on écrit moins qu'aux États-Unis. Mais j'observe avec satisfaction que cela évolue. Récemment, plusieurs ouvrages de doctrine, d'analyse de l'histoire, de stratégie ont été publiés par des colonels. Nous encourageons naturellement les officiers à publier, grâce au Cerems (Centre d'études et de recherche de l'enseignement militaire supérieur) ou à la revue Inflexions. On a aussi créé le CICDE (Centre interarmées de concepts, de doctrines et d'expérimentations), qui réfléchit en profondeur sur tous ces sujets, avec également les centres de doctrine propres à chaque armée.
La réflexion est ardue parce que, à la différence d'il y a cinquante ans, la menace est plus diffuse…
C'est précisément parce que la situation est plus difficile que la réflexion est encore plus nécessaire. La réflexion, notamment par l'écriture, est propice à l'homme d'action pour éviter qu'il ne dérape. Réfléchir à quoi ? Il paraît important de réfléchir sans cesse à ce qu'est que la guerre aujourd'hui. Que signifie ce mot dans un pays d'Europe qui a repoussé la menace loin de ses frontières, situation inédite, et qui a fermé la parenthèse de la conscription ouverte par la Révolution française ? Qu'est-ce que la guerre aujourd'hui ? À quels types de conflits faut-il se préparer, au moment où les technologies (et notamment les technologies de l'information et de la communication) ont considérablement évolué ? Il faut tirer avantage des possibilités qu'offre la technologie, mais croire que nous pouvons protéger notre société sans prendre de risques est une dangereuse illusion. Pour être respecté, il faut savoir prendre des risques humains. Regardez les difficultés des Américains en Irak. On les a vus détruire l'armée de Saddam Hussein en trois semaines. Quatre ans après, ils sont dans une situation extrêmement difficile. La guerre n'est pas un monde rationnel pur. Prenez la notion de courage. Dans toutes les sociétés, c'est une vertu. Et pourtant... Tant que l'on n'est pas mis à l'épreuve, on ne sait rien du courage. Le courage peut être individuel ou collectif. Je suis toujours fasciné par la réaction de Margaret Thatcher au moment de la guerre des Malouines. Qu'est-ce qui justifiait d'aller faire la guerre pour quelques îlots perdus, sinon l'honneur et le courage qui commandaient de prendre des risques ? L'idée que seulement par des caméras, des satellites, des armements sophistiqués on va pouvoir être défendus contre tout est une illusion. Si je suis militaire, c'est parce que je crois qu'il faut qu'il y ait des hommes et des femmes pour défendre notre patrie, nos valeurs, ce à quoi nous croyons. Cette dimension a été totalement prise en compte dans le livre blanc.
13.7.08
Bronislaw Geremek, la mort d'un grand européen
Pierre Rousselin
Le Figaro du 13/07/2008
A la fois homme d'esprit et d'action, érudit et engagé, le Polonais Bronislaw Geremek a traversé son époque aux avant-postes du combat pour les libertés.
A la fois homme d'esprit et d'action, érudit et engagé, le Polonais Bronislaw Geremek a traversé son époque aux avant-postes du combat pour les libertés.

Crédit photo : AFP
L'intellectuel et eurodéputé polonais Bronislaw Geremek, figure du syndicat anticommuniste Solidarnosc dans les années 1980, a trouvé la mort dimanche dans un accident de voiture en Pologne. Historien de formation, ancien conseiller de Lech Walesa, ancien ministre des Affaires étrangères, il était âgé de 76 ans. Francophone et francophile, il a contribué par son action à faire tomber le rideau de fer et à réunifier l'Europe.
Il était extraordinairement brillant et, en même temps, très simple. Capable d'écouter avec chaleur et patience n'importe qui lui parler de ce qu'il connaissait mieux que personne. Et tellement compétent qu'il rendait accessibles à tous les méandres les plus complexes de l'histoire et de la politique.
Les yeux bleus pétillants, la voix caverneuse, la pipe entre les dents, la veste en tweed, Bronislaw Geremek était un habitué des conférences, des colloques et des émissions télévisées. On se le disputait parce qu'il était l'intellectuel européen par excellence, un grand humaniste, un de ces personnages hors du commun qui, depuis Montesquieu, jalonnent l'histoire de notre continent.
À la fois homme d'esprit et homme d'action, érudit et engagé, il a traversé son époque aux avant-postes du combat pour les libertés, d'abord en héros de l'épopée de Solidarnosc en Pologne, puis en bâtisseur de notre nouvelle Europe.
Né le 6 mars 1932, l'enfant grandit dans le ghetto de Varsovie. Fils de rabbin, il parvient à s'échapper en 1943 avec sa mère, tandis que son père meurt à Auschwitz. De retour à Varsovie, il étudie l'histoire et se spécialise dans celle du Moyen Âge, moins soumise au dogmatisme marxiste.
Plusieurs fois, des bourses du gouvernement français lui permettent de se rendre à Paris, où il devient parfaitement francophone et durablement francophile. L'historien se passionne pour les travaux de l'école des Annales, côtoie Fernand Braudel, Jacques Le Goff et Georges Duby, et devient l'un des spécialistes mondiaux de l'exclusion et de la marginalité dans la France médiévale.
En 1950, il adhère au Parti communiste polonais (Poup). Il le quittera dix-huit ans plus tard, après une purge antisémite conduite par les dirigeants du Parti, en mars 1968, et après l'écrasement, en août, du Printemps de Prague par l'Armée rouge, à laquelle est intégrée un détachement polonais. Il se rapproche alors des mouvements de défense des ouvriers.
En août 1980, le professeur Geremek arrive à Gdansk en compagnie d'un autre intellectuel éminent, Tadeusz Mazowiecki, afin de sceller l'alliance entre l'opposition universitaire et le monde ouvrier. C'est la grande grève des chantiers navals. Les deux hommes vont se retrouver aux côtés du petit électricien Lech Walesa, propulsé à la tête de Solidarnosc. Ils seront ses principaux conseillers politiques.
Bronislaw Geremek subit à partir ce moment-là les tracasseries de la police secrète. En 1983, il fait deux mois de prison préventive. Il est chassé de son université et accusé d'espionnage au profit des États-Unis, puis d'appartenance à une organisation illégale, Solidarnosc. Le syndicat se méfie de lui : la fronde anti-intellectuels l'empêche d'être élu membre à part entière de la direction.
Cet ostracisme ne l'empêche pas de jouer, dans l'ombre, un rôle de premier plan. Pendant les seize mois de l'existence du syndicat, il exerce une influence modératrice. Malgré cela, il est honni par le régime, qui voit en lui l'image même de l'intellectuel militant anticommuniste à la solde des États-Unis.
Après le coup de force du 13 décembre 1981 et la déclaration de l'état de guerre par le général Jaruzelski, Geremek est placé en camp d'internement. Simultanément, il fait l'objet d'attaques particulièrement odieuses de la part de Radio Varsovie. Il est présenté comme un «juif chauviniste» ayant des liens avec la «franc-maçonnerie internationale» et dépeint sous les traits d'un imposteur à l'apparence savante mais qui ne serait qu'un «spécialiste des sujets scabreux comme la prostitution» au Moyen Âge .
Interné pendant un an, puis de nouveau emprisonné pendant trois mois en 1983, il est démis pour « antisoviétisme» de son poste d'enseignant à l'Institut d'histoire de l'Académie des sciences de Varsovie.
En 1989, lors de négociation de la Table ronde entre le gouvernement et Solidarnosc, il est l'un des principaux médiateurs. Sa connaissance du Parti, qu'il a fréquenté de l'intérieur pendant dix-huit ans, lui est précieuse pour piloter un processus sans précédent aux conséquences historiques considérables.
Menées sous la menace d'une intervention de Moscou, les discussions finissent en effet par aboutir à la chute du régime communiste polonais, entraînant l'ensemble des satellites de l'Union soviétique dans un engrenage qui a pris de court les dirigeants de Solidarnosc, comme d'ailleurs la plupart des observateurs européens.
Lors des premières élections «semi-démocratiques» de juin 1989, Bronislaw Geremek entre à la Diète. Il préside le groupe parlementaire de Solidarité, la commission de réforme de la Constitution et la commission des Affaires étrangères du Parlement. Commence alors une carrière de parlementaire qu'il poursuivra, à partir de 2004 et jusqu'à sa mort, à Strasbourg et à Bruxelles.
La Pologne est entrée, cette année-là, dans l'Union européenne. Bronislaw Geremek a été l'un des grands architectes de cet ancrage européen de son pays puisqu'il a été ministre des Affaires étrangères de 1997 à 2000 et qu'il a notamment eu à négocier l'adhésion de la Pologne à l'Otan.
Avec l'humour d'un vieux sage, il maniait la dérision pour relativiser les difficultés de la construction européenne : «Lorsque j'étudie une directive européenne, disait-il, je mets une cantate de Bach, et c'est déjà beaucoup mieux.»
Apôtre de la réconciliation germano-polonaise, partisan d'une entente avec la Russie, européen convaincu, Bronislaw Geremek était avant tout un patriote polonais, acteur majeur du combat de son pays pour la liberté.
La nécessité d'une Europe politique était pour lui tellement évidente que la crise institutionnelle ouverte par l'échec de la Constitution lui inspirait cette réflexion : «Après avoir fait l'Europe, nous devons faire maintenant les Européens. Sinon, nous risquons de la perdre» (1).
(1) «L'Europe en crise». Préface de l'ouvrage «Visions d'Europe», paru chez Odile Jacob en septembre 2007.
Le Figaro du 13/07/2008
A la fois homme d'esprit et d'action, érudit et engagé, le Polonais Bronislaw Geremek a traversé son époque aux avant-postes du combat pour les libertés.
A la fois homme d'esprit et d'action, érudit et engagé, le Polonais Bronislaw Geremek a traversé son époque aux avant-postes du combat pour les libertés.
Crédit photo : AFP
L'intellectuel et eurodéputé polonais Bronislaw Geremek, figure du syndicat anticommuniste Solidarnosc dans les années 1980, a trouvé la mort dimanche dans un accident de voiture en Pologne. Historien de formation, ancien conseiller de Lech Walesa, ancien ministre des Affaires étrangères, il était âgé de 76 ans. Francophone et francophile, il a contribué par son action à faire tomber le rideau de fer et à réunifier l'Europe.
Il était extraordinairement brillant et, en même temps, très simple. Capable d'écouter avec chaleur et patience n'importe qui lui parler de ce qu'il connaissait mieux que personne. Et tellement compétent qu'il rendait accessibles à tous les méandres les plus complexes de l'histoire et de la politique.
Les yeux bleus pétillants, la voix caverneuse, la pipe entre les dents, la veste en tweed, Bronislaw Geremek était un habitué des conférences, des colloques et des émissions télévisées. On se le disputait parce qu'il était l'intellectuel européen par excellence, un grand humaniste, un de ces personnages hors du commun qui, depuis Montesquieu, jalonnent l'histoire de notre continent.
À la fois homme d'esprit et homme d'action, érudit et engagé, il a traversé son époque aux avant-postes du combat pour les libertés, d'abord en héros de l'épopée de Solidarnosc en Pologne, puis en bâtisseur de notre nouvelle Europe.
Né le 6 mars 1932, l'enfant grandit dans le ghetto de Varsovie. Fils de rabbin, il parvient à s'échapper en 1943 avec sa mère, tandis que son père meurt à Auschwitz. De retour à Varsovie, il étudie l'histoire et se spécialise dans celle du Moyen Âge, moins soumise au dogmatisme marxiste.
Plusieurs fois, des bourses du gouvernement français lui permettent de se rendre à Paris, où il devient parfaitement francophone et durablement francophile. L'historien se passionne pour les travaux de l'école des Annales, côtoie Fernand Braudel, Jacques Le Goff et Georges Duby, et devient l'un des spécialistes mondiaux de l'exclusion et de la marginalité dans la France médiévale.
En 1950, il adhère au Parti communiste polonais (Poup). Il le quittera dix-huit ans plus tard, après une purge antisémite conduite par les dirigeants du Parti, en mars 1968, et après l'écrasement, en août, du Printemps de Prague par l'Armée rouge, à laquelle est intégrée un détachement polonais. Il se rapproche alors des mouvements de défense des ouvriers.
En août 1980, le professeur Geremek arrive à Gdansk en compagnie d'un autre intellectuel éminent, Tadeusz Mazowiecki, afin de sceller l'alliance entre l'opposition universitaire et le monde ouvrier. C'est la grande grève des chantiers navals. Les deux hommes vont se retrouver aux côtés du petit électricien Lech Walesa, propulsé à la tête de Solidarnosc. Ils seront ses principaux conseillers politiques.
Bronislaw Geremek subit à partir ce moment-là les tracasseries de la police secrète. En 1983, il fait deux mois de prison préventive. Il est chassé de son université et accusé d'espionnage au profit des États-Unis, puis d'appartenance à une organisation illégale, Solidarnosc. Le syndicat se méfie de lui : la fronde anti-intellectuels l'empêche d'être élu membre à part entière de la direction.
Cet ostracisme ne l'empêche pas de jouer, dans l'ombre, un rôle de premier plan. Pendant les seize mois de l'existence du syndicat, il exerce une influence modératrice. Malgré cela, il est honni par le régime, qui voit en lui l'image même de l'intellectuel militant anticommuniste à la solde des États-Unis.
Après le coup de force du 13 décembre 1981 et la déclaration de l'état de guerre par le général Jaruzelski, Geremek est placé en camp d'internement. Simultanément, il fait l'objet d'attaques particulièrement odieuses de la part de Radio Varsovie. Il est présenté comme un «juif chauviniste» ayant des liens avec la «franc-maçonnerie internationale» et dépeint sous les traits d'un imposteur à l'apparence savante mais qui ne serait qu'un «spécialiste des sujets scabreux comme la prostitution» au Moyen Âge .
Interné pendant un an, puis de nouveau emprisonné pendant trois mois en 1983, il est démis pour « antisoviétisme» de son poste d'enseignant à l'Institut d'histoire de l'Académie des sciences de Varsovie.
En 1989, lors de négociation de la Table ronde entre le gouvernement et Solidarnosc, il est l'un des principaux médiateurs. Sa connaissance du Parti, qu'il a fréquenté de l'intérieur pendant dix-huit ans, lui est précieuse pour piloter un processus sans précédent aux conséquences historiques considérables.
Menées sous la menace d'une intervention de Moscou, les discussions finissent en effet par aboutir à la chute du régime communiste polonais, entraînant l'ensemble des satellites de l'Union soviétique dans un engrenage qui a pris de court les dirigeants de Solidarnosc, comme d'ailleurs la plupart des observateurs européens.
Lors des premières élections «semi-démocratiques» de juin 1989, Bronislaw Geremek entre à la Diète. Il préside le groupe parlementaire de Solidarité, la commission de réforme de la Constitution et la commission des Affaires étrangères du Parlement. Commence alors une carrière de parlementaire qu'il poursuivra, à partir de 2004 et jusqu'à sa mort, à Strasbourg et à Bruxelles.
La Pologne est entrée, cette année-là, dans l'Union européenne. Bronislaw Geremek a été l'un des grands architectes de cet ancrage européen de son pays puisqu'il a été ministre des Affaires étrangères de 1997 à 2000 et qu'il a notamment eu à négocier l'adhésion de la Pologne à l'Otan.
Avec l'humour d'un vieux sage, il maniait la dérision pour relativiser les difficultés de la construction européenne : «Lorsque j'étudie une directive européenne, disait-il, je mets une cantate de Bach, et c'est déjà beaucoup mieux.»
Apôtre de la réconciliation germano-polonaise, partisan d'une entente avec la Russie, européen convaincu, Bronislaw Geremek était avant tout un patriote polonais, acteur majeur du combat de son pays pour la liberté.
La nécessité d'une Europe politique était pour lui tellement évidente que la crise institutionnelle ouverte par l'échec de la Constitution lui inspirait cette réflexion : «Après avoir fait l'Europe, nous devons faire maintenant les Européens. Sinon, nous risquons de la perdre» (1).
(1) «L'Europe en crise». Préface de l'ouvrage «Visions d'Europe», paru chez Odile Jacob en septembre 2007.
5.7.08
Betancourt : une vidéo de la libération
AP
Sur la capture vidéo dévoilée par Bogota, on découvre Ingrid Betancourt en train de monter dans l'hélicoptère. A ce moment là, elle ignore encore qu'il s'agit d'une opération de libération. (AP)
Un faux journaliste a filmé l'opération commando qui a permis la libération des 15 otages des Farc. En dévoilant cette vidéo, Bogota entend prouver qu'il n'y a pas eu de mise en scène destinée à occulter le versement d'une rançon.
Alors que plusieurs médias mettent en cause la version officielle et font état d'une rançon, l'armée colombienne a diffusé vendredi une vidéo de l'opération de sauvetage qui a permis la libération, mercredi, de 15 otages de Farc, dont Ingrid Betancourt. Ce document d'une durée de trois minutes a été filmé par un membre des commandos spéciaux colombiens qui se faisait passer pour un journaliste.
Dans une première séquence, on y voit les otages traverser une plaine pour rejoindre un hélicoptère, semblable à ceux utilisés lors des précédentes libérations unilatérales d'otages organisées par le CICR (Comité international de la Croix rouge). Ils ont les mains entravées par des tiges de plastique et certains d'entre eux paraissent furieux.
Soudain, la caméra se fixe sur le visage du militaire américain Keith Stansell, otage depuis 5 ans, qui déclare à l'adresse du faux caméraman : «j'aime ma famille». Puis, elle se déplace vers le chef des ravisseurs rebelles, le commandant «Cesar», qui refuse d'accorder une interview.
La seconde séquence est celle de l'annonce aux otages, assis dans l'hélicoptère en vol, qu'ils sont libres. «Vous êtes libres, tout est fini», crie l'un des membres du commando, s'adressant aux otages qui explosent de joie. Ingrid Betancourt, résignée, le visage fermé, ne semble pas dans un premier temps bien appréhender la situation. Puis un sourire se dessine sur ses lèvres.
Enfin, on entend des hurlements de joie, des cris de bonheur et certains otages sont debout dans l'appareil.
Aucune image ne montre comment les deux guérilleros des Farc sont neutralisés par les forces spéciales.
La participation d'Israël démentie
Le ministre de la Défense colombien, Juan Manuel Santos, qui a décidé de diffuser ces extraits de vidéo à la presse, a soutenu vendredi soir que ces images prouvaient qu'il n'y a pas eu de mise en scène destinée à occulter le versement d'une rançon aux rebelles mais une vraie opération commando.
Il a expliqué que la ruse avait été copiée sur deux remises d'otages antérieures, ayant eu lieu en janvier et en février grâce à la médiation du Venezuela. «Lors des deux dernières remises d'otages, il y avait toujours un cameraman fourni par (le président vénézuélien Hugo) Chavez», a-t-il indiqué. En outre, les hélicoptères qui avaient ramené les six otages étaient vénézuéliens et transportaient du personnel de la Croix rouge internationale.
Le ministre de la Défense a également démenti des informations diffusées dans des médias internationaux selon lesquelles Israël aurait participé à l'opération, assurant que cette mission était «100% colombienne». «Pas un seul étranger n'y a participé», a-t-il dit, précisant que les autorités américaines avaient été informées dix jours avant l'opération dans le cadre d'un accord entre le président Alvaro Uribe et son homologue américain George W. Bush.
Sur la capture vidéo dévoilée par Bogota, on découvre Ingrid Betancourt en train de monter dans l'hélicoptère. A ce moment là, elle ignore encore qu'il s'agit d'une opération de libération. (AP)
Un faux journaliste a filmé l'opération commando qui a permis la libération des 15 otages des Farc. En dévoilant cette vidéo, Bogota entend prouver qu'il n'y a pas eu de mise en scène destinée à occulter le versement d'une rançon.
Alors que plusieurs médias mettent en cause la version officielle et font état d'une rançon, l'armée colombienne a diffusé vendredi une vidéo de l'opération de sauvetage qui a permis la libération, mercredi, de 15 otages de Farc, dont Ingrid Betancourt. Ce document d'une durée de trois minutes a été filmé par un membre des commandos spéciaux colombiens qui se faisait passer pour un journaliste.
Dans une première séquence, on y voit les otages traverser une plaine pour rejoindre un hélicoptère, semblable à ceux utilisés lors des précédentes libérations unilatérales d'otages organisées par le CICR (Comité international de la Croix rouge). Ils ont les mains entravées par des tiges de plastique et certains d'entre eux paraissent furieux.
Soudain, la caméra se fixe sur le visage du militaire américain Keith Stansell, otage depuis 5 ans, qui déclare à l'adresse du faux caméraman : «j'aime ma famille». Puis, elle se déplace vers le chef des ravisseurs rebelles, le commandant «Cesar», qui refuse d'accorder une interview.
La seconde séquence est celle de l'annonce aux otages, assis dans l'hélicoptère en vol, qu'ils sont libres. «Vous êtes libres, tout est fini», crie l'un des membres du commando, s'adressant aux otages qui explosent de joie. Ingrid Betancourt, résignée, le visage fermé, ne semble pas dans un premier temps bien appréhender la situation. Puis un sourire se dessine sur ses lèvres.
Enfin, on entend des hurlements de joie, des cris de bonheur et certains otages sont debout dans l'appareil.
Aucune image ne montre comment les deux guérilleros des Farc sont neutralisés par les forces spéciales.
La participation d'Israël démentie
Le ministre de la Défense colombien, Juan Manuel Santos, qui a décidé de diffuser ces extraits de vidéo à la presse, a soutenu vendredi soir que ces images prouvaient qu'il n'y a pas eu de mise en scène destinée à occulter le versement d'une rançon aux rebelles mais une vraie opération commando.
Il a expliqué que la ruse avait été copiée sur deux remises d'otages antérieures, ayant eu lieu en janvier et en février grâce à la médiation du Venezuela. «Lors des deux dernières remises d'otages, il y avait toujours un cameraman fourni par (le président vénézuélien Hugo) Chavez», a-t-il indiqué. En outre, les hélicoptères qui avaient ramené les six otages étaient vénézuéliens et transportaient du personnel de la Croix rouge internationale.
Le ministre de la Défense a également démenti des informations diffusées dans des médias internationaux selon lesquelles Israël aurait participé à l'opération, assurant que cette mission était «100% colombienne». «Pas un seul étranger n'y a participé», a-t-il dit, précisant que les autorités américaines avaient été informées dix jours avant l'opération dans le cadre d'un accord entre le président Alvaro Uribe et son homologue américain George W. Bush.
4.7.08
Et si tout n'était que du bluff ?
La radio Suisse Romande affirme que Bogota et Washington auraient versé une importante somme d'argent pour «retourner» l'un des gardiens des 15 otages libérés. L'opération militaire annoncée n'aurait jamais eu lieu.
Si elle se confirme, l'information révélée par la Radio Suisse Romande (RSR) risque de faire l'effet d'une bombe en Colombie. Citant une source «proche des événements», «fiable, éprouvée à maintes reprises au cours de ces vingt dernières années», la radio affirme en effet qu'aucune opération militaire n'aurait eu lieu pour libérer Ingrid Betancourt et les 15 autres otages.
Selon la radio, les otages «ont en réalité été achetés au prix fort, après quoi toute l'opération a été mise en scène». La source de la RSR explique que l'épouse d'un des gardiens des otages, arrêtée par l'armée colombienne, aurait servi d'intermédiaire. C'est grâce à elle que Bogota, assisté par les Etats-Unis, aurait pu «acheter» la libération des otages contre 20 millions de dollars versés à leurs gardiens. Toujours selon la radio, Washington serait à la base de cette opération.
La RSR explique également que plusieurs observateurs étaient troublés par deux éléments peu crédibles dans la version officielle de la libération des otages : d'une part, l'aspect absolument parfait du déroulement de l'opération et ensuite l'absence d'une vidéo montrant les commandos en action, alors qu'un homme est toujours chargé de filmer ce type d'opération.
Pire encore pour le président Uribe, la radio suisse affirme qu'il «voulait pouvoir décider du Jour J, où cette libération interviendrait, en fonction de son propre agenda politique». Alvaro Uribe vient en effet de convoquer des élections anticipées, alors que plusieurs affaires corruption le mettaient en difficulté dans les sondages.
La mise en scène d'une opération commando lui permet, affirme la radio suisse, «de s'en tenir à sa ligne qui exclut toute négociation avec les rebelles tant que les otages ne sont pas libérés» et de «redorer son blason».
Autre signe de la crédibilité de l'information donnée par la RSR, la réaction pour le moins rapide de Paris. Interrogé lors d'un point presse vendredi, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Eric Chevallier, a expliqué que la France n'avait pas versé de rançon. «N'ayant pas été associés à cette opération, nous n'avons pas été associés à ses modalités de financement, si tant est qu'il y ait eu des modalités de financement», a-t-il répondu. Une réponse quelque peu alambiquée, qui accrédite la thèse de la «mise en scène».
Si elle se confirme, l'information révélée par la Radio Suisse Romande (RSR) risque de faire l'effet d'une bombe en Colombie. Citant une source «proche des événements», «fiable, éprouvée à maintes reprises au cours de ces vingt dernières années», la radio affirme en effet qu'aucune opération militaire n'aurait eu lieu pour libérer Ingrid Betancourt et les 15 autres otages.
Selon la radio, les otages «ont en réalité été achetés au prix fort, après quoi toute l'opération a été mise en scène». La source de la RSR explique que l'épouse d'un des gardiens des otages, arrêtée par l'armée colombienne, aurait servi d'intermédiaire. C'est grâce à elle que Bogota, assisté par les Etats-Unis, aurait pu «acheter» la libération des otages contre 20 millions de dollars versés à leurs gardiens. Toujours selon la radio, Washington serait à la base de cette opération.
La RSR explique également que plusieurs observateurs étaient troublés par deux éléments peu crédibles dans la version officielle de la libération des otages : d'une part, l'aspect absolument parfait du déroulement de l'opération et ensuite l'absence d'une vidéo montrant les commandos en action, alors qu'un homme est toujours chargé de filmer ce type d'opération.
Pire encore pour le président Uribe, la radio suisse affirme qu'il «voulait pouvoir décider du Jour J, où cette libération interviendrait, en fonction de son propre agenda politique». Alvaro Uribe vient en effet de convoquer des élections anticipées, alors que plusieurs affaires corruption le mettaient en difficulté dans les sondages.
La mise en scène d'une opération commando lui permet, affirme la radio suisse, «de s'en tenir à sa ligne qui exclut toute négociation avec les rebelles tant que les otages ne sont pas libérés» et de «redorer son blason».
Autre signe de la crédibilité de l'information donnée par la RSR, la réaction pour le moins rapide de Paris. Interrogé lors d'un point presse vendredi, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Eric Chevallier, a expliqué que la France n'avait pas versé de rançon. «N'ayant pas été associés à cette opération, nous n'avons pas été associés à ses modalités de financement, si tant est qu'il y ait eu des modalités de financement», a-t-il répondu. Une réponse quelque peu alambiquée, qui accrédite la thèse de la «mise en scène».
3.7.08
Le coup de bluff de l'armée colombienne
EXCLUSIF FIGARO MAGAZINE - Comment l'armée et les services de renseignements colombiens ont-ils réussi à tromper l'un des groupes les plus paranoïaques au monde ? Décryptage d'un plan qui s'est déroulé sans accroc.
« Opération digne d'un film », « grande épopée épique »… Les autorités colombiennes n'ont pas de mots assez forts pour qualifier leur succès, après la libération d'Ingrid Betancourt et de 14 autres otages des Farc. Un ingrédient fait pourtant défaut pour en faire un blockbuster hollywoodien : des fusillades. Alvaro Uribe, le président colombien, l'a souligné à plusieurs reprises : pas une balle n'a été tirée durant l'opération, et personne n'a été blessé. « Jamais nous n'avons improvisé », déclare-t-il pour expliquer le succès inespéré d'une opération minutieuse menée par une armée moderne et efficace. Le Figaro Magazine a pu interviewer le colonel Gomez, l'un des principaux organisateurs de cette libération, qui en dévoile les coulisses.
Acte I : l'infiltration. Selon les éléments disponibles jeudi matin, la Colombie avait réussi à infiltrer des « agents » du renseignement militaire à deux niveaux de l'organisation des Farc. « Au moins un homme » a réussi à intégrer le « premier cercle des Forces armées révolutionnaires de Colombie », son secrétariat, instance de direction collective. D'autres semblent avoir été placés au sein du front numéro 1 des Farc, dirigé par Gerardo Antonio Aguilar, alias «Cesar». La Colombie n'a pas précisé combien d'agents ont participé à ce grand bluff, ni depuis quand ils étaient infiltrés. Reste que cette première étape a été permise par un intense travail de renseignement, avec la collaboration des Etats-Unis et de consultants israéliens.
Acte II : le repérage. Dans une interview à paraître samedi dans Le Figaro Magazine, le colonel Gomez, l'un des principaux organisateurs de ces libérations, précise que l'armée colombienne avait localisé les otages depuis «environ quatre mois». «Nous disposions de renseignements techniques et aussi d'informations obtenues par des ‘infiltrés'. Environ 200 soldats étaient impliqués dans cette phase, et certains ont pu s'approcher très près de la zone où se trouvaient les otages sans être repérés. Début mai, des soldats ont même vu deux des otages américains, et deux des Colombiens qui se lavaient dans la rivière, mais on n'a pas voulu tenter une libération pour ne pas mettre en danger la vie des autres».
Acte III: le bluff. L'objectif du président Uribe est de faire libérer les otages les plus importants, au premier rang desquels Ingrid Betancourt et les trois Américains. Mais ils sont divisés en trois groupes, détenus en des lieux différents. Profitant de la décapitation de l'organisation après les décès du numéro 2 Raul Reyes et du chef historique Manuel Marulanda, grâce à l'agent infiltré au sein du secrétariat, l'armée réussit à faire croire aux Farc que leur nouveau chef, Alfonso Cano, a ordonné le regroupement des otages et leur transfert en un nouveau lieu, en vue d'un éventuel échange de prisonnier. Selon le colonel Gomez, les agents parviennent même à faire circuler cet ordre fictif sur les ondes radio de la guérilla.
Les geôliers sont donc convaincus qu'ils doivent transférer ces 15 otages qui faisaient partie d'un groupe de 39 captifs dit «politiques» que les rebelles voulaient échanger contre 500 des leurs incarcérés par les autorités colombiennes. Le commandant Asprilla des Farc le confirme à Ingrid Betancourt une heure avant l'opération. Les otages sont alors menés vers un point de rendez-vous, où les attendent deux hélicoptères. Ils sont blancs, sans le moindre signe distinctif. Il s'agit en réalité de M-17 de l'armée colombienne, repeints au plus vite par les militaires.
Acte IV : l'action. Le plan étant ficelé, restait à passer à l'action. L'armée avait bien un « plan B » en cas d'accroc : encercler les geôliers des Farc sans les combattre et à faire venir des organisations humanitaires pour négocier les libérations. Mais il n'en sera pas fait usage. Des hommes descendent d'un des hélicoptères. Ils portent des t-shirts à l'effigie de Che Guevara et sont même équipés des fusils AK-47, des armes typiques de la guérilla et pas de l'armée colombienne. Ils disent être chargés de transporter les otages par hélicoptère vers un camp pour y rencontrer le nouveau chef des Farc, Alfonso Cano. En confiance, Cesar grimpe dans l'appareil. Il est aussitôt neutralisé par les agents colombiens. Pendant ce temps, d'autres hommes menottent les otages pour donner le change aux autres guerilleros et les font monter dans le M-17. Les portes sont claquées derrière eux. Au total, cette phase n'aura pas duré plus de cinq minutes.
Acte V : la délivrance. Aussitôt, Ingrid Betancourt remarque un homme nu, les yeux bandés, sur le plancher de l'appareil. Elle reconnaît alors Cesar, son tortionnaire, qui l'avait humiliée à plusieurs reprises durant sa captivité. Le commandant, ainsi qu'un membre de son état-major, semble avoir été auparavant trompé par les déguisements et aussitôt neutralisé. C'est à cet instant que le chef de l'opération de l'armée colombienne tombe le masque. « Vous êtes libres ». Les otages crient, pleurent, sautent en l'air de joie, selon le récit de Betancourt qui souligne avoir eu très peur que l'hélicoptère ne s'écrase. Au total, neuf personnes ont participé à cette phase de l'opération.
« Opération digne d'un film », « grande épopée épique »… Les autorités colombiennes n'ont pas de mots assez forts pour qualifier leur succès, après la libération d'Ingrid Betancourt et de 14 autres otages des Farc. Un ingrédient fait pourtant défaut pour en faire un blockbuster hollywoodien : des fusillades. Alvaro Uribe, le président colombien, l'a souligné à plusieurs reprises : pas une balle n'a été tirée durant l'opération, et personne n'a été blessé. « Jamais nous n'avons improvisé », déclare-t-il pour expliquer le succès inespéré d'une opération minutieuse menée par une armée moderne et efficace. Le Figaro Magazine a pu interviewer le colonel Gomez, l'un des principaux organisateurs de cette libération, qui en dévoile les coulisses.
Acte I : l'infiltration. Selon les éléments disponibles jeudi matin, la Colombie avait réussi à infiltrer des « agents » du renseignement militaire à deux niveaux de l'organisation des Farc. « Au moins un homme » a réussi à intégrer le « premier cercle des Forces armées révolutionnaires de Colombie », son secrétariat, instance de direction collective. D'autres semblent avoir été placés au sein du front numéro 1 des Farc, dirigé par Gerardo Antonio Aguilar, alias «Cesar». La Colombie n'a pas précisé combien d'agents ont participé à ce grand bluff, ni depuis quand ils étaient infiltrés. Reste que cette première étape a été permise par un intense travail de renseignement, avec la collaboration des Etats-Unis et de consultants israéliens.
Acte II : le repérage. Dans une interview à paraître samedi dans Le Figaro Magazine, le colonel Gomez, l'un des principaux organisateurs de ces libérations, précise que l'armée colombienne avait localisé les otages depuis «environ quatre mois». «Nous disposions de renseignements techniques et aussi d'informations obtenues par des ‘infiltrés'. Environ 200 soldats étaient impliqués dans cette phase, et certains ont pu s'approcher très près de la zone où se trouvaient les otages sans être repérés. Début mai, des soldats ont même vu deux des otages américains, et deux des Colombiens qui se lavaient dans la rivière, mais on n'a pas voulu tenter une libération pour ne pas mettre en danger la vie des autres».
Acte III: le bluff. L'objectif du président Uribe est de faire libérer les otages les plus importants, au premier rang desquels Ingrid Betancourt et les trois Américains. Mais ils sont divisés en trois groupes, détenus en des lieux différents. Profitant de la décapitation de l'organisation après les décès du numéro 2 Raul Reyes et du chef historique Manuel Marulanda, grâce à l'agent infiltré au sein du secrétariat, l'armée réussit à faire croire aux Farc que leur nouveau chef, Alfonso Cano, a ordonné le regroupement des otages et leur transfert en un nouveau lieu, en vue d'un éventuel échange de prisonnier. Selon le colonel Gomez, les agents parviennent même à faire circuler cet ordre fictif sur les ondes radio de la guérilla.
Les geôliers sont donc convaincus qu'ils doivent transférer ces 15 otages qui faisaient partie d'un groupe de 39 captifs dit «politiques» que les rebelles voulaient échanger contre 500 des leurs incarcérés par les autorités colombiennes. Le commandant Asprilla des Farc le confirme à Ingrid Betancourt une heure avant l'opération. Les otages sont alors menés vers un point de rendez-vous, où les attendent deux hélicoptères. Ils sont blancs, sans le moindre signe distinctif. Il s'agit en réalité de M-17 de l'armée colombienne, repeints au plus vite par les militaires.
Acte IV : l'action. Le plan étant ficelé, restait à passer à l'action. L'armée avait bien un « plan B » en cas d'accroc : encercler les geôliers des Farc sans les combattre et à faire venir des organisations humanitaires pour négocier les libérations. Mais il n'en sera pas fait usage. Des hommes descendent d'un des hélicoptères. Ils portent des t-shirts à l'effigie de Che Guevara et sont même équipés des fusils AK-47, des armes typiques de la guérilla et pas de l'armée colombienne. Ils disent être chargés de transporter les otages par hélicoptère vers un camp pour y rencontrer le nouveau chef des Farc, Alfonso Cano. En confiance, Cesar grimpe dans l'appareil. Il est aussitôt neutralisé par les agents colombiens. Pendant ce temps, d'autres hommes menottent les otages pour donner le change aux autres guerilleros et les font monter dans le M-17. Les portes sont claquées derrière eux. Au total, cette phase n'aura pas duré plus de cinq minutes.
Acte V : la délivrance. Aussitôt, Ingrid Betancourt remarque un homme nu, les yeux bandés, sur le plancher de l'appareil. Elle reconnaît alors Cesar, son tortionnaire, qui l'avait humiliée à plusieurs reprises durant sa captivité. Le commandant, ainsi qu'un membre de son état-major, semble avoir été auparavant trompé par les déguisements et aussitôt neutralisé. C'est à cet instant que le chef de l'opération de l'armée colombienne tombe le masque. « Vous êtes libres ». Les otages crient, pleurent, sautent en l'air de joie, selon le récit de Betancourt qui souligne avoir eu très peur que l'hélicoptère ne s'écrase. Au total, neuf personnes ont participé à cette phase de l'opération.
Une opération du renseignement colombien
LEMONDE.FR | 02.07.08 | 22h01 • Mis à jour le 03.07.08 | 00h28
ne opération menée par les forces armés colombiennes a permis la libération, mercredi 2 juillet, de l'ancienne candidate à l'élection présidentielle Ingrid Betancourt ainsi que de trois citoyens américains et onze militaires colombiens qui étaient séquestrés par les FARC. Juan Manuel Santos, ministre colombien de la défense, a annoncé la nouvelle depuis Bogota, en précisant que la libération est intervenue près de San Jose del Guaviare, dans le sud-est du pays.
"Je veux d'abord rendre grâce à dieu et aux soldats de Colombie", a déclaré l'ex-otage dans une première déclaration à la radio Caracol.
Dans une intervention depuis l'Elysée, le président français à prevcisé qu'Ingrid Betancourt était en "bonne santé". Aux côtés des enfants de Mme Betancourt, il a remercié le président colombien et les chefs d'Etat des pays qui ont contribué à la libération des otages.
Selon le ministre de la défense colombien, deux hélicoptères ont participé à l'opération au cours de laquelle deux guerilleros auraient été détenus. Le ministre a affirmé que l'opération était en marche depuis une année, en mettant l'accent sur le travail de renseignement effectué par les généraux Freddy Padilla de Leon, chef des forces armées, et Mario Montoya, responsable de la zone où a eu lieu l'opération.
OPÉRATION D'INFILTRATION
En annonçant la libération des otages, le ministre de la défense a fait le récit d'une opération de renseignement et d'infiltration de très haut niveau. Il a notamment affirmé que les otages se trouvaient détenus en trois lieux différents et qu'afin de permettre leur libération, il a été nécessaire pour les forces armées colombiennes d'infiltrer le secrétariat, l'instance de direction collective de plus haut niveau des Farc. C'est dans ce contexte qu'il a été décidé par les responsables du mouvement de guerilla de rassembler les otages afin de les placer sous le contrôle unique d'Alfonso Cano qui a pris la tête de Farc après le récent décès de Manuel Marulanda, dit "Tirofijo".
Selon le ministre, cette opération a été réalisée avec l'appui logistique d'une "organisation fictive" disposant d'un hélicoptère qui était en réalité un appareil de l'armée colombienne. Les forces armées colombiennes avaient également infiltré, toujours selon le ministre, le front numéro 1 des Farc, dirigé par Gerardo Antonio Aguilar, dit "Cesar", qui detenait une partie des otages. Ce responsable a été arrêté alors qu'il acheminait, à l'aide de l'hélicoptère de l'armée, des otages vers le point choisi pour rassembler les trois groupes et les remettre à Alfonso Cano.
A la demande du président Uribe, un travail de renseignement d'une ampleur jusque là inconnue, incluant le paiement d'informations et la protection des témoins, a été développé au cours de la dernière année par les forces armées et la DAS (département administratif de sécurité) avec l'aide de consultants israéliens, pour la plupart officiers en retraite de l'armée d'Israël.
Le ministre s'est adressé aux Farc lors de sa conférence de presse : "Nous continuerons a travailler à la libération des autres otages. Nous lançons un appel aux leaders actuels des Farc pour qu'ils ne se fassent pas tuer, qu'ils libèrent les otages et qu'ils ne sacrifient pas leurs hommes".
Une très forte mobilisation médiatique en faveur de la libération d'Ingrid Betancourt, détenue depuis février 2002, existait en Europe. Mais l'espoir de la voir libre avait été plusieurs fois déçu. D'abord en 2003, lorsque Dominique de Villepin, alors premier ministre, avait monté une mission de négociation et dépêché un avion. Puis en mars 2008, lorsque la diplomatie française et le président vénézuélien, Hugo Chavez , avaient participé à l'envoi d'hélicoptères dans la zone où l'otage a finalement été libéré. La dernière preuve que l'otage était encore en vie, une vidéo où elle apparaissait immobile, avait été diffusée en novembre 2007.
Ingrid Betancourt, 46 ans, ex-candidate écologiste à la présidence de la Colombie, était otage des Farc depuis plus de six ans.
Le Monde.fr (avec AFP)
ne opération menée par les forces armés colombiennes a permis la libération, mercredi 2 juillet, de l'ancienne candidate à l'élection présidentielle Ingrid Betancourt ainsi que de trois citoyens américains et onze militaires colombiens qui étaient séquestrés par les FARC. Juan Manuel Santos, ministre colombien de la défense, a annoncé la nouvelle depuis Bogota, en précisant que la libération est intervenue près de San Jose del Guaviare, dans le sud-est du pays.
"Je veux d'abord rendre grâce à dieu et aux soldats de Colombie", a déclaré l'ex-otage dans une première déclaration à la radio Caracol.
Dans une intervention depuis l'Elysée, le président français à prevcisé qu'Ingrid Betancourt était en "bonne santé". Aux côtés des enfants de Mme Betancourt, il a remercié le président colombien et les chefs d'Etat des pays qui ont contribué à la libération des otages.
Selon le ministre de la défense colombien, deux hélicoptères ont participé à l'opération au cours de laquelle deux guerilleros auraient été détenus. Le ministre a affirmé que l'opération était en marche depuis une année, en mettant l'accent sur le travail de renseignement effectué par les généraux Freddy Padilla de Leon, chef des forces armées, et Mario Montoya, responsable de la zone où a eu lieu l'opération.
OPÉRATION D'INFILTRATION
En annonçant la libération des otages, le ministre de la défense a fait le récit d'une opération de renseignement et d'infiltration de très haut niveau. Il a notamment affirmé que les otages se trouvaient détenus en trois lieux différents et qu'afin de permettre leur libération, il a été nécessaire pour les forces armées colombiennes d'infiltrer le secrétariat, l'instance de direction collective de plus haut niveau des Farc. C'est dans ce contexte qu'il a été décidé par les responsables du mouvement de guerilla de rassembler les otages afin de les placer sous le contrôle unique d'Alfonso Cano qui a pris la tête de Farc après le récent décès de Manuel Marulanda, dit "Tirofijo".
Selon le ministre, cette opération a été réalisée avec l'appui logistique d'une "organisation fictive" disposant d'un hélicoptère qui était en réalité un appareil de l'armée colombienne. Les forces armées colombiennes avaient également infiltré, toujours selon le ministre, le front numéro 1 des Farc, dirigé par Gerardo Antonio Aguilar, dit "Cesar", qui detenait une partie des otages. Ce responsable a été arrêté alors qu'il acheminait, à l'aide de l'hélicoptère de l'armée, des otages vers le point choisi pour rassembler les trois groupes et les remettre à Alfonso Cano.
A la demande du président Uribe, un travail de renseignement d'une ampleur jusque là inconnue, incluant le paiement d'informations et la protection des témoins, a été développé au cours de la dernière année par les forces armées et la DAS (département administratif de sécurité) avec l'aide de consultants israéliens, pour la plupart officiers en retraite de l'armée d'Israël.
Le ministre s'est adressé aux Farc lors de sa conférence de presse : "Nous continuerons a travailler à la libération des autres otages. Nous lançons un appel aux leaders actuels des Farc pour qu'ils ne se fassent pas tuer, qu'ils libèrent les otages et qu'ils ne sacrifient pas leurs hommes".
Une très forte mobilisation médiatique en faveur de la libération d'Ingrid Betancourt, détenue depuis février 2002, existait en Europe. Mais l'espoir de la voir libre avait été plusieurs fois déçu. D'abord en 2003, lorsque Dominique de Villepin, alors premier ministre, avait monté une mission de négociation et dépêché un avion. Puis en mars 2008, lorsque la diplomatie française et le président vénézuélien, Hugo Chavez , avaient participé à l'envoi d'hélicoptères dans la zone où l'otage a finalement été libéré. La dernière preuve que l'otage était encore en vie, une vidéo où elle apparaissait immobile, avait été diffusée en novembre 2007.
Ingrid Betancourt, 46 ans, ex-candidate écologiste à la présidence de la Colombie, était otage des Farc depuis plus de six ans.
Le Monde.fr (avec AFP)
29.6.08
Le "FBI à la française", lancé mardi
Source : AFP
29/06/2008
La police française fait sa mue en jetant les bases d'un "FBI à la française" avec la création de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), service unifié qui fera ses débuts mardi.
Ce nouvel outil marque la disparition des mythiques DST (Direction de la surveillance du territoire, contre-espionnage) et RG (Renseignements généraux), et sera dirigé par le préfet Bernard Squarcini, un proche du président Nicolas Sarkozy, qui a souhaité cette réorganisation.
Les RG, surnommés "les grandes oreilles" du gouvernement, un type de service unique en Europe, faisaient l'objet de critiques récurrentes et d'accusations d'être une "police politique".
La DCRI se veut un "FBI à la française" en matière de renseignement qui devient une priorité comme dans les armées, selon des sources policières.
Forte de 4.000 fonctionnaires dont 3.000 policiers dits "actifs", la DCRI traitera de ce qui "relève de l'intérêt de la nation": terrorisme, grands mouvements de contestation, intelligence économique. C'est ce que les policiers nomment, dans leur jargon, le "milieu fermé", auparavant du ressort quasi-exclusif de la DST.
29/06/2008
La police française fait sa mue en jetant les bases d'un "FBI à la française" avec la création de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), service unifié qui fera ses débuts mardi.
Ce nouvel outil marque la disparition des mythiques DST (Direction de la surveillance du territoire, contre-espionnage) et RG (Renseignements généraux), et sera dirigé par le préfet Bernard Squarcini, un proche du président Nicolas Sarkozy, qui a souhaité cette réorganisation.
Les RG, surnommés "les grandes oreilles" du gouvernement, un type de service unique en Europe, faisaient l'objet de critiques récurrentes et d'accusations d'être une "police politique".
La DCRI se veut un "FBI à la française" en matière de renseignement qui devient une priorité comme dans les armées, selon des sources policières.
Forte de 4.000 fonctionnaires dont 3.000 policiers dits "actifs", la DCRI traitera de ce qui "relève de l'intérêt de la nation": terrorisme, grands mouvements de contestation, intelligence économique. C'est ce que les policiers nomment, dans leur jargon, le "milieu fermé", auparavant du ressort quasi-exclusif de la DST.
20.6.08
Simplement bravo...
L'écrivain Jean-Christophe Rufin élu à l'Académie française
PARIS (AFP) — L'écrivain et diplomate Jean-Christophe Rufin, actuel ambassadeur à Dakar, a été élu jeudi à l'Académie française, au fauteuil de l'écrivain Henri Troyat, a annoncé l'institution.
Prix Goncourt en 2001 pour "Rouge Brésil", Jean-Christophe Rufin l'a emporté au premier tour de scrutin avec 14 voix, contre 12 à l'écrivain et producteur d'émissions de radio Olivier Germain-Thomas, deux bulletins blancs et un bulletin marqué d'une croix.
Né en juin 1952 à Bourges, Jean-Christophe Rufin, médecin spécialisé en neurologie et psychiatrie, est un pionnier de l'action humanitaire.
Il a occupé d'importantes responsabilités à Action contre la faim (1983-1985) et Médecins sans frontières (1991), et participé pendant vingt ans à diverses missions en Afrique, Asie et en Amérique du sud.
Auteur en 1986 d'un premier essai, "Le piège humanitaire", il a publié depuis une quinzaine de livres. Son premier roman, "L'Abyssin", a obtenu le Goncourt du premier roman en 1997 et "Les causes perdues" l'Interallié en 1999. "Rouge Brésil" est l'un des Goncourt les plus vendus de ces dix dernières années.
Nommé ambassadeur au Sénégal en août 2007, Jean-Christophe Rufin a publié début 2008 un récit autobiographique, "Un léopard sur le garrot".
Après son élection, trois fauteuils restent à pourvoir à l'Académie française, qui compte en principe 40 membres: ceux de l'écrivain Alain Robbe-Grillet, de l'ancien Premier ministre Pierre Messmer et du cardinal Jean-Marie Lustiger. L'élection au fauteuil du cardinal Lustiger a été fixée au 30 octobre.
PARIS (AFP) — L'écrivain et diplomate Jean-Christophe Rufin, actuel ambassadeur à Dakar, a été élu jeudi à l'Académie française, au fauteuil de l'écrivain Henri Troyat, a annoncé l'institution.
Prix Goncourt en 2001 pour "Rouge Brésil", Jean-Christophe Rufin l'a emporté au premier tour de scrutin avec 14 voix, contre 12 à l'écrivain et producteur d'émissions de radio Olivier Germain-Thomas, deux bulletins blancs et un bulletin marqué d'une croix.
Né en juin 1952 à Bourges, Jean-Christophe Rufin, médecin spécialisé en neurologie et psychiatrie, est un pionnier de l'action humanitaire.
Il a occupé d'importantes responsabilités à Action contre la faim (1983-1985) et Médecins sans frontières (1991), et participé pendant vingt ans à diverses missions en Afrique, Asie et en Amérique du sud.
Auteur en 1986 d'un premier essai, "Le piège humanitaire", il a publié depuis une quinzaine de livres. Son premier roman, "L'Abyssin", a obtenu le Goncourt du premier roman en 1997 et "Les causes perdues" l'Interallié en 1999. "Rouge Brésil" est l'un des Goncourt les plus vendus de ces dix dernières années.
Nommé ambassadeur au Sénégal en août 2007, Jean-Christophe Rufin a publié début 2008 un récit autobiographique, "Un léopard sur le garrot".
Après son élection, trois fauteuils restent à pourvoir à l'Académie française, qui compte en principe 40 membres: ceux de l'écrivain Alain Robbe-Grillet, de l'ancien Premier ministre Pierre Messmer et du cardinal Jean-Marie Lustiger. L'élection au fauteuil du cardinal Lustiger a été fixée au 30 octobre.
18.6.08
Livre blanc sur la défense : une espérance déçue
Par le groupe «Surcouf»
Un groupe d'officiers généraux et supérieurs des trois armées terre, air, mer , tenu à l'anonymat, commente le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale présenté le 17 juin par le président de la République.
Les éléments de la nouvelle politique de défense qui viennent d'être rendus publics ont été, ce qui est bien normal, présentés par leurs auteurs d'une manière très encourageante. La réalité est quelque peu différente. Personne ne peut, ou ne souhaite, à l'intérieur des armées, mettre en cause les choix politiques du jour. D'abord, ils sont incontestables par nature. Ensuite, le souhait du président de la République, chef des armées, est de disposer d'un instrument militaire plus efficace pour un moindre coût ; de raisonner en termes d'efficacité et non d'équipements de prestige ; de faire preuve de réalisme quant aux menaces ; et enfin de ne se laisser arrêter par aucun a priori dogmatique. Ce souhait ne peut rencontrer que l'approbation de tous ceux qui ont fait le choix de la carrière des armes et qui ont souffert, ces dernières années, de l'immobilisme des institutions de défense. Et, dirions-nous, plus que l'approbation, le désir, avec volonté et discipline, de faire passer ce souhait dans la réalité.
La vérité oblige à dire, cependant, qu'au-delà des déclarations, la volonté présidentielle a été largement dénaturée par ceux, politiques, militaires ou personnalités qualifiées, qui avaient la charge de la mettre en œuvre. Voici pourquoi.
Dès avant l'élection présidentielle et comme le président de la République l'avait bien vu, le système militaire français était à bout de souffle.
En termes, tout d'abord, de capacités opérationnelles réelles : à cause du choix dicté par les groupes de pression de programmes d'équipement, sans considération particulière pour les nécessités nées de la réalité des engagements (cela aboutit, par exemple et dès cette année, à une rupture de la capacité de transport aérien stratégique, ce qui est à tout le moins regrettable pour une armée très engagée à l'extérieur) ; à cause de l'interdiction faite par les autorités politiques de l'époque à l'état-major des armées de poursuivre une véritable «étude capacitaire», qui eût révélé que, comme de nombreuses fois au cours de notre histoire militaire, une conception de la défense centrée sur les «programmes d'équipement» aboutissait à une dépense publique considérable pour une utilité opérationnelle faible ; avec en résultante, une «impasse financière» mettant en cause la crédibilité même du gouvernement dans son exécution des lois de programmation militaire.
Ensuite, en termes de choix des engagements, la situation n'était pas plus satisfaisante. L'absence de critères politico-militaires d'intervention, le flou des priorités géopolitiques (Afrique), l'absence de gestion des engagements dans le temps (Kosovo) aboutissaient à un saupoudrage de forces dicté par les habitudes du passé et la logique moutonnière de la participation obligatoire («il faut en être»). Il en résultait un rythme d'emploi soutenu, indifférencié, affectant des unités aux équipements vieillissants, dégradant leur niveau de préparation opérationnelle. Et, dans l'autre sens, alors que les menaces terroristes prenaient plus d'ampleur, le gouvernement comme les armées se refusaient même à penser l'action militaire sur le territoire national, à partir d'un contrat opérationnel distinct (à la notable exception de l'action de l'État en mer).
Enfin, en termes d'organisation, la situation était marquée par une grande confusion. Les choix d'interventions étaient opaques, ne donnant lieu à aucun débat, notamment parlementaire, à l'extérieur du cercle présidentiel, ce qui, les phénomènes de cour et les ambitions personnelles aidant, n'était certes pas un facteur de qualité des analyses préalables à la décision. La nouvelle définition des pouvoirs du chef d'état-major des armées n'avait entraîné aucune véritable réflexion, fondée sur la subsidiarité, entre la logique interarmées et la logique de milieu, notamment pour le soutien. Les organisations militaires restaient lourdes, «doublonnantes», peu centrées sur l'opérationnel. Les désignations aux postes les plus importants étaient délibérées entre militaires sur le fondement des couleurs d'uniforme, dans le cadre d'un «troc» presque permanent, aboutissant d'ailleurs à une durée d'exercice des responsabilités abusivement courte. La procédure de choix des programmes d'équipement, entre la direction générale pour l'armement (DGA) et les états-majors, était caractérisée par l'opacité et le conflit d'intérêt (le «service aux industriels») aboutissant à la dérive de coûts opaques, non maîtrisés, et à l'inadaptation des équipements.
C'est dire si le début du quinquennat avait fait naître les plus grands espoirs. Il est malheureusement probable aujourd'hui qu'ils seront déçus. Tout d'abord, les instances de la décision n'ont pas fonctionné de manière satisfaisante, la mission budgétaire de la révision générale des politiques publiques (RGPP) ayant prévalu, y compris en termes calendaires, sur la mission conceptuelle du livre blanc. Quant à cette dernière, la sous-représentation des militaires compétents n'a pas permis d'y effectuer un travail réaliste, ce que ses conclusions montrent à l'évidence. L'ampleur enfin des conflits structurels internes propres au ministère de la Défense n'a pas permis un travail serein.
Plusieurs points positifs sont à relever : le principe du resserrement des implantations (dont il faudra attendre la mise en œuvre, les militaires étant habitués à ce que les logiques politiques locales prévalent, ce qui est le cas depuis plus de vingt ans). L'insistance mise sur la protection «interne» de la nation elle-même, en termes d'organisation centrale et de contrat opérationnel. La revalorisation des fonctions de renseignement.
Pour le reste, le modèle d'analyse présenté par le livre blanc est à notre sens déficient et, davantage, marqué par un certain amateurisme. Le livre blanc souffre en effet d'une quadruple incohérence.
Incohérence, tout d'abord, par rapport à l'évolution générale des crises et des réponses généralement adoptées dans le monde. Alors que les crises se multiplient et se superposent sans se résoudre, l'Europe en général et la France en particulier diminuent leur effort de défense au moment même où chacun les augmente (les dépenses militaires mondiales ont progressé de 45 % en dix ans). On ne peut certes nier la crise budgétaire. Au moins devrait-elle donner lieu à une analyse «priorisante» des arbitrages, entre la défense et les autres budgets, et à l'intérieur du budget de la défense. Le livre blanc n'en fournit pas l'armature conceptuelle, puisqu'au titre des menaces il retient à la fois l'attentat terroriste, la guerre de haute intensité, le désordre dans le tiers-monde et la pandémie grippale.
Incohérence, ensuite, par rapport à l'évolution de la «conflictualité», le paradigme de la «guerre industrielle» (entre arsenaux étatiques) ayant été remplacé par celui de la «guerre bâtarde», le plus souvent «au sein des populations». Ce dernier exige à la fois des forces terrestres plus nombreuses, une capacité de projection aérienne et navale plus affirmée, une réorientation des programmes en conséquence. Ces choix ont été faits par les Britanniques voici plus de cinq ans. Nous en sommes, nous, à la diminution des effectifs de l'armée de terre et au «report» de la décision de construire le deuxième porte-avions, qui signe une rupture capacitaire majeure. Notre incapacité à sortir de la «réduction homothétique», faute d'une véritable analyse que le livre blanc ne fournit pas, conduit le modèle 2008 à n'être que la version dégradée du modèle 1996, lui-même version amoindrie du modèle 1989. Autant dire qu'aucun choix sérieux, hors celui, purement budgétaire, d'une réduction proportionnelle, n'aura été fait depuis vingt ans. Sous ce rapport, la nouvelle orientation en faveur du satellitaire ou la création d'un «commandement interarmées de l'espace» font figure de gadgets, lorsqu'on connaît les besoins réels et actuels des armées. Non que de telles mesures soient en elles-mêmes absurdes. Mais elles ne pourraient valoir que si elles procédaient d'une véritable analyse doctrinale et pratique de la «conflictualité», fondée sur les exemples nombreux que présente l'actualité, du Proche-Orient à l'Asie centrale. Cette analyse est absente du livre blanc. Les «avancées» qu'il présente (satellites, etc.) ressemblent à des lubies parce qu'elles ne sont pas sérieusement argumentées en termes d'arbitrage (alors qu'on voit les intérêts industriels qu'elles servent). Une réduction prévisible et sans imagination du format des armées, à peine compensée par d'hypothétiques innovations technologiques et organisationnelles : il y a comme une imposture à présenter ces résultats comme un progrès dans l'efficacité de l'instrument militaire.
Incohérence, en troisième lieu, par rapport à la volonté politique affichée à juste titre par le chef de l'État. Nous revenons dans l'Otan, avec une capacité militaire affaiblie, et tout en y revendiquant des postes de commandement. Nous prétendons faire de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) un dossier majeur du renforcement de la défense européenne sous présidence française, et nous baissons la garde au moment où nous souhaitons entraîner nos partenaires vers un renforcement de la défense européenne. Mais surtout, nous abandonnons aux Britanniques le leadership militaire européen, alors que nous connaissons la nature particulière de leurs relations avec les États-Unis. La France jouera désormais dans la division de l'Italie. Il est inutile de se payer de mots.
Incohérence, en quatrième lieu, par rapport à la seule certitude que nous ayons : celle de nous engager vingt fois en Afrique dans les années qui viennent, pour y éviter des catastrophes humanitaires ou assurer l'évacuation de nos ressortissants. Si nous pouvons le faire aujourd'hui, c'est parce que notre réseau de bases nous confère une efficacité d'autant plus unique que l'ensemble des pays africains refuse le déploiement de l'US african command (commandement américain en Afrique) sur le sol africain. Pour gagner, et ceci est révélateur de la méthode retenue, 3 000 postes budgétaires, nous affaiblissons de manière définitive notre positionnement, avec ce paradoxe que nos abandons vont conduire mécaniquement à un accroissement du nombre de crises que nous ne pourrons plus prévenir et dans lesquelles nous ne pourrons intervenir qu'à un coût incomparablement plus élevé. En contrepartie, les structures administratives intermédiaires des états-majors n'ont pas été touchées par l'exercice RGPP, alors qu'elles représentaient un gisement d'économies d'au moins le double. Quant aux «bases de défense», il ne s'agira, faute de crédits budgétaires pour de vrais investissements d'infrastructure, que de circonscriptions administratives de mutualisation de certaines dépenses mineures (habillement, restauration, etc.), entraînant simplement la création d'un maillage administratif supplémentaire. La mise en regard de ces deux éléments permet de mesurer le caractère de trompe-l'œil des mesures présentées ces jours-ci.
Le propos de cet article n'est pas de présenter le modèle qu'une réflexion plus avisée, et plus conforme aux volontés du chef de l'État, aurait permis d'élaborer. Nous voulons simplement souligner qu'une grande dépense d'énergie intellectuelle a simplement abouti à une réduction homothétique du format des armées. Au mieux, nous serons mieux renseignés, mais nous pourrons moins agir. Il eût fallu, au contraire, mieux définir les ambitions militaires de la France, puis ses priorités géostratégiques, y compris en termes concrets, en désignant les théâtres utiles ; en déduire un modèle pour notre armée et ses équipements, sans se refuser à porter le fer dans l'organisation militaire ou dans celle de la DGA ; ne pas s'illusionner sur les bénéfices à attendre de la «mutualisation des soutiens», dans un domaine où l'expérience (notamment britannique) enseigne qu'elle ne peut concerner que des secteurs de second ordre, la «logique de milieu» continuant de gouverner l'entretien des équipements majeurs. Pour ne l'avoir pas fait, les autorités de la défense ont laissé passer l'occasion historique que leur présentaient les circonstances et que justifiaient les ambitions du chef de l'État. Le reste est affaire de communication politique, qui ne saurait masquer la réalité d'un véritable déclassement militaire de notre pays, dans un monde bien plus dangereux qu'hier.
Un groupe d'officiers généraux et supérieurs des trois armées terre, air, mer , tenu à l'anonymat, commente le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale présenté le 17 juin par le président de la République.
Les éléments de la nouvelle politique de défense qui viennent d'être rendus publics ont été, ce qui est bien normal, présentés par leurs auteurs d'une manière très encourageante. La réalité est quelque peu différente. Personne ne peut, ou ne souhaite, à l'intérieur des armées, mettre en cause les choix politiques du jour. D'abord, ils sont incontestables par nature. Ensuite, le souhait du président de la République, chef des armées, est de disposer d'un instrument militaire plus efficace pour un moindre coût ; de raisonner en termes d'efficacité et non d'équipements de prestige ; de faire preuve de réalisme quant aux menaces ; et enfin de ne se laisser arrêter par aucun a priori dogmatique. Ce souhait ne peut rencontrer que l'approbation de tous ceux qui ont fait le choix de la carrière des armes et qui ont souffert, ces dernières années, de l'immobilisme des institutions de défense. Et, dirions-nous, plus que l'approbation, le désir, avec volonté et discipline, de faire passer ce souhait dans la réalité.
La vérité oblige à dire, cependant, qu'au-delà des déclarations, la volonté présidentielle a été largement dénaturée par ceux, politiques, militaires ou personnalités qualifiées, qui avaient la charge de la mettre en œuvre. Voici pourquoi.
Dès avant l'élection présidentielle et comme le président de la République l'avait bien vu, le système militaire français était à bout de souffle.
En termes, tout d'abord, de capacités opérationnelles réelles : à cause du choix dicté par les groupes de pression de programmes d'équipement, sans considération particulière pour les nécessités nées de la réalité des engagements (cela aboutit, par exemple et dès cette année, à une rupture de la capacité de transport aérien stratégique, ce qui est à tout le moins regrettable pour une armée très engagée à l'extérieur) ; à cause de l'interdiction faite par les autorités politiques de l'époque à l'état-major des armées de poursuivre une véritable «étude capacitaire», qui eût révélé que, comme de nombreuses fois au cours de notre histoire militaire, une conception de la défense centrée sur les «programmes d'équipement» aboutissait à une dépense publique considérable pour une utilité opérationnelle faible ; avec en résultante, une «impasse financière» mettant en cause la crédibilité même du gouvernement dans son exécution des lois de programmation militaire.
Ensuite, en termes de choix des engagements, la situation n'était pas plus satisfaisante. L'absence de critères politico-militaires d'intervention, le flou des priorités géopolitiques (Afrique), l'absence de gestion des engagements dans le temps (Kosovo) aboutissaient à un saupoudrage de forces dicté par les habitudes du passé et la logique moutonnière de la participation obligatoire («il faut en être»). Il en résultait un rythme d'emploi soutenu, indifférencié, affectant des unités aux équipements vieillissants, dégradant leur niveau de préparation opérationnelle. Et, dans l'autre sens, alors que les menaces terroristes prenaient plus d'ampleur, le gouvernement comme les armées se refusaient même à penser l'action militaire sur le territoire national, à partir d'un contrat opérationnel distinct (à la notable exception de l'action de l'État en mer).
Enfin, en termes d'organisation, la situation était marquée par une grande confusion. Les choix d'interventions étaient opaques, ne donnant lieu à aucun débat, notamment parlementaire, à l'extérieur du cercle présidentiel, ce qui, les phénomènes de cour et les ambitions personnelles aidant, n'était certes pas un facteur de qualité des analyses préalables à la décision. La nouvelle définition des pouvoirs du chef d'état-major des armées n'avait entraîné aucune véritable réflexion, fondée sur la subsidiarité, entre la logique interarmées et la logique de milieu, notamment pour le soutien. Les organisations militaires restaient lourdes, «doublonnantes», peu centrées sur l'opérationnel. Les désignations aux postes les plus importants étaient délibérées entre militaires sur le fondement des couleurs d'uniforme, dans le cadre d'un «troc» presque permanent, aboutissant d'ailleurs à une durée d'exercice des responsabilités abusivement courte. La procédure de choix des programmes d'équipement, entre la direction générale pour l'armement (DGA) et les états-majors, était caractérisée par l'opacité et le conflit d'intérêt (le «service aux industriels») aboutissant à la dérive de coûts opaques, non maîtrisés, et à l'inadaptation des équipements.
C'est dire si le début du quinquennat avait fait naître les plus grands espoirs. Il est malheureusement probable aujourd'hui qu'ils seront déçus. Tout d'abord, les instances de la décision n'ont pas fonctionné de manière satisfaisante, la mission budgétaire de la révision générale des politiques publiques (RGPP) ayant prévalu, y compris en termes calendaires, sur la mission conceptuelle du livre blanc. Quant à cette dernière, la sous-représentation des militaires compétents n'a pas permis d'y effectuer un travail réaliste, ce que ses conclusions montrent à l'évidence. L'ampleur enfin des conflits structurels internes propres au ministère de la Défense n'a pas permis un travail serein.
Plusieurs points positifs sont à relever : le principe du resserrement des implantations (dont il faudra attendre la mise en œuvre, les militaires étant habitués à ce que les logiques politiques locales prévalent, ce qui est le cas depuis plus de vingt ans). L'insistance mise sur la protection «interne» de la nation elle-même, en termes d'organisation centrale et de contrat opérationnel. La revalorisation des fonctions de renseignement.
Pour le reste, le modèle d'analyse présenté par le livre blanc est à notre sens déficient et, davantage, marqué par un certain amateurisme. Le livre blanc souffre en effet d'une quadruple incohérence.
Incohérence, tout d'abord, par rapport à l'évolution générale des crises et des réponses généralement adoptées dans le monde. Alors que les crises se multiplient et se superposent sans se résoudre, l'Europe en général et la France en particulier diminuent leur effort de défense au moment même où chacun les augmente (les dépenses militaires mondiales ont progressé de 45 % en dix ans). On ne peut certes nier la crise budgétaire. Au moins devrait-elle donner lieu à une analyse «priorisante» des arbitrages, entre la défense et les autres budgets, et à l'intérieur du budget de la défense. Le livre blanc n'en fournit pas l'armature conceptuelle, puisqu'au titre des menaces il retient à la fois l'attentat terroriste, la guerre de haute intensité, le désordre dans le tiers-monde et la pandémie grippale.
Incohérence, ensuite, par rapport à l'évolution de la «conflictualité», le paradigme de la «guerre industrielle» (entre arsenaux étatiques) ayant été remplacé par celui de la «guerre bâtarde», le plus souvent «au sein des populations». Ce dernier exige à la fois des forces terrestres plus nombreuses, une capacité de projection aérienne et navale plus affirmée, une réorientation des programmes en conséquence. Ces choix ont été faits par les Britanniques voici plus de cinq ans. Nous en sommes, nous, à la diminution des effectifs de l'armée de terre et au «report» de la décision de construire le deuxième porte-avions, qui signe une rupture capacitaire majeure. Notre incapacité à sortir de la «réduction homothétique», faute d'une véritable analyse que le livre blanc ne fournit pas, conduit le modèle 2008 à n'être que la version dégradée du modèle 1996, lui-même version amoindrie du modèle 1989. Autant dire qu'aucun choix sérieux, hors celui, purement budgétaire, d'une réduction proportionnelle, n'aura été fait depuis vingt ans. Sous ce rapport, la nouvelle orientation en faveur du satellitaire ou la création d'un «commandement interarmées de l'espace» font figure de gadgets, lorsqu'on connaît les besoins réels et actuels des armées. Non que de telles mesures soient en elles-mêmes absurdes. Mais elles ne pourraient valoir que si elles procédaient d'une véritable analyse doctrinale et pratique de la «conflictualité», fondée sur les exemples nombreux que présente l'actualité, du Proche-Orient à l'Asie centrale. Cette analyse est absente du livre blanc. Les «avancées» qu'il présente (satellites, etc.) ressemblent à des lubies parce qu'elles ne sont pas sérieusement argumentées en termes d'arbitrage (alors qu'on voit les intérêts industriels qu'elles servent). Une réduction prévisible et sans imagination du format des armées, à peine compensée par d'hypothétiques innovations technologiques et organisationnelles : il y a comme une imposture à présenter ces résultats comme un progrès dans l'efficacité de l'instrument militaire.
Incohérence, en troisième lieu, par rapport à la volonté politique affichée à juste titre par le chef de l'État. Nous revenons dans l'Otan, avec une capacité militaire affaiblie, et tout en y revendiquant des postes de commandement. Nous prétendons faire de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) un dossier majeur du renforcement de la défense européenne sous présidence française, et nous baissons la garde au moment où nous souhaitons entraîner nos partenaires vers un renforcement de la défense européenne. Mais surtout, nous abandonnons aux Britanniques le leadership militaire européen, alors que nous connaissons la nature particulière de leurs relations avec les États-Unis. La France jouera désormais dans la division de l'Italie. Il est inutile de se payer de mots.
Incohérence, en quatrième lieu, par rapport à la seule certitude que nous ayons : celle de nous engager vingt fois en Afrique dans les années qui viennent, pour y éviter des catastrophes humanitaires ou assurer l'évacuation de nos ressortissants. Si nous pouvons le faire aujourd'hui, c'est parce que notre réseau de bases nous confère une efficacité d'autant plus unique que l'ensemble des pays africains refuse le déploiement de l'US african command (commandement américain en Afrique) sur le sol africain. Pour gagner, et ceci est révélateur de la méthode retenue, 3 000 postes budgétaires, nous affaiblissons de manière définitive notre positionnement, avec ce paradoxe que nos abandons vont conduire mécaniquement à un accroissement du nombre de crises que nous ne pourrons plus prévenir et dans lesquelles nous ne pourrons intervenir qu'à un coût incomparablement plus élevé. En contrepartie, les structures administratives intermédiaires des états-majors n'ont pas été touchées par l'exercice RGPP, alors qu'elles représentaient un gisement d'économies d'au moins le double. Quant aux «bases de défense», il ne s'agira, faute de crédits budgétaires pour de vrais investissements d'infrastructure, que de circonscriptions administratives de mutualisation de certaines dépenses mineures (habillement, restauration, etc.), entraînant simplement la création d'un maillage administratif supplémentaire. La mise en regard de ces deux éléments permet de mesurer le caractère de trompe-l'œil des mesures présentées ces jours-ci.
Le propos de cet article n'est pas de présenter le modèle qu'une réflexion plus avisée, et plus conforme aux volontés du chef de l'État, aurait permis d'élaborer. Nous voulons simplement souligner qu'une grande dépense d'énergie intellectuelle a simplement abouti à une réduction homothétique du format des armées. Au mieux, nous serons mieux renseignés, mais nous pourrons moins agir. Il eût fallu, au contraire, mieux définir les ambitions militaires de la France, puis ses priorités géostratégiques, y compris en termes concrets, en désignant les théâtres utiles ; en déduire un modèle pour notre armée et ses équipements, sans se refuser à porter le fer dans l'organisation militaire ou dans celle de la DGA ; ne pas s'illusionner sur les bénéfices à attendre de la «mutualisation des soutiens», dans un domaine où l'expérience (notamment britannique) enseigne qu'elle ne peut concerner que des secteurs de second ordre, la «logique de milieu» continuant de gouverner l'entretien des équipements majeurs. Pour ne l'avoir pas fait, les autorités de la défense ont laissé passer l'occasion historique que leur présentaient les circonstances et que justifiaient les ambitions du chef de l'État. Le reste est affaire de communication politique, qui ne saurait masquer la réalité d'un véritable déclassement militaire de notre pays, dans un monde bien plus dangereux qu'hier.
Le livre blanc et le renseignement
En France, quand on ne veut pas entendre parler d'une question, on crée une commission qui se charge de la faire disparaitre. Quel rapport avec le renseignement me direz-vous ?
Le Livre blanc lancé hier sur la piste aux étoiles annonce en grandes pompes la création d'un poste de coordonnateur du renseignement attaché directement au président de la République et confié au diplomate Bernard Bajolet, actuellement ambassadeur à Alger. Son rôle va être semblable au Director of Central Intelligence de la communauté américaine du renseignement. Mais la France n'est pas les Etats-Unis. Même si les différentes agences ne collaborent guère entre elles, à commencer par la CIA et le FBI, il n'en demeure pas moins que les Etats-Unis, qui ont copié cela au Joint Intelligence Committee britannique. Cela fait quarante ans que ces pays Anglo-saxons ont l'habitude de travailler ensemble, de partager de l'information, en interne entre les différentes agences qui forment une communauté comme en externe entre allié. Il n'y a qu'à voir la dernière bourde du MI-6, oubliant sur une banquette de train de banlieue un document estampillé "For UK/US/Canadian and Australian eyes only".
La France ne fait pas partie de ces échanges particuliers. Premièrement parce que ses services, au temps de la Guerre froide, n'étaient pas considérés comme sûrs par les Anglo-Saxons. Ensuite, parce que depuis cette époque de Red Scare ils ne sont considérés que comme des services de seconde zone, tout juste bon à bricoler en Afrique... Et encore, puisque les Américains y ont pris pieds depuis douze ans, occupant les places que la "Partie des droits de l'Homme" laissait libre. En Algérie, mais aussi en Afrique subsaharienne.
L'usine à gaz sarkosyenne vise à réaliser ce que le Comité interministériel du renseignement (CIR) n'a jamais réussi à faire, coordonner l'ensemble des services dépendants des ministères de la Défense (DRM, Direction du renseignement militaire ; DGSE, direction générale de la sécurité extérieure ; DPSD, Direction de la protection et de la sécurité de la défense), de l'Intérieur (DCRI, Direction centrale du renseignement intérieur) et du budget (DNRED, Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières, et TRACFIN, Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins). Bien que institué par l'ordonnance du 7 janvier 1959, fondant la globalité de la Défense nationale en France, chaque service cultivait sa particularité, les militaires ne collaborant pas avec les chasseurs de taupes de la DST, tant par impossibilité culturelle à œuvrer de concert avec des civils qu'en raison, sans remonter à l'Affaire Dreyfus, d'une opposition tout aussi culturelle entre hommes du renseignement et agents du contre-espionnage. Deux métiers différents, deux logiques différentes. Et il n'est pas encore question des gabelous...
Cet état d'esprit séculaire ne changera pas avec la volonté politique. Pour en revenir aux Etats-Unis, la concurrence entre CIA et FBI reste prégnante, malgré les efforts réalisés depuis le 11 Septembre et l'autre usine à gaz de la Department of Homeland Security. Au fond, le plus important dans ce poste de coordonnateur du renseignement, qui prend la place du CIR, puisqu'il s'appuie sur les services du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN), est justement qu'il est attaché directement au président de la République. Jusqu'à présent, les directeurs des services français ne voyant que deux fois le Président de la République, au moment de leur nomination, puis de leur départ. La plus haute autorité de l'Etat n'avaient que faire du renseignement. Pour partie, cela tient à la position du général de Gaulle : à Londres, il avait certes montré un intérêt pour la fonction renseignement, mais c'était en temps de guerre. La paix revenue, il ne voulait pas être au courant des pratiques en cours au SDECE (l'ex-DGSE), comme l'ont montrées ses réactions lors de l'affaire Markovic que lors de l'affaire Ben Barka. Quant à François Mitterrand, les témoignages sont nombreux, depuis le témoignage de sa rencontre avec Pierre Marion jusqu'à l'ordre qu'il n'a pas donné de couler le Rainbow Warrior... Dans quelle mesure le coordinateur changera-t-il quelque chose à cette ordre établi...
Le Livre blanc lancé hier sur la piste aux étoiles annonce en grandes pompes la création d'un poste de coordonnateur du renseignement attaché directement au président de la République et confié au diplomate Bernard Bajolet, actuellement ambassadeur à Alger. Son rôle va être semblable au Director of Central Intelligence de la communauté américaine du renseignement. Mais la France n'est pas les Etats-Unis. Même si les différentes agences ne collaborent guère entre elles, à commencer par la CIA et le FBI, il n'en demeure pas moins que les Etats-Unis, qui ont copié cela au Joint Intelligence Committee britannique. Cela fait quarante ans que ces pays Anglo-saxons ont l'habitude de travailler ensemble, de partager de l'information, en interne entre les différentes agences qui forment une communauté comme en externe entre allié. Il n'y a qu'à voir la dernière bourde du MI-6, oubliant sur une banquette de train de banlieue un document estampillé "For UK/US/Canadian and Australian eyes only".
La France ne fait pas partie de ces échanges particuliers. Premièrement parce que ses services, au temps de la Guerre froide, n'étaient pas considérés comme sûrs par les Anglo-Saxons. Ensuite, parce que depuis cette époque de Red Scare ils ne sont considérés que comme des services de seconde zone, tout juste bon à bricoler en Afrique... Et encore, puisque les Américains y ont pris pieds depuis douze ans, occupant les places que la "Partie des droits de l'Homme" laissait libre. En Algérie, mais aussi en Afrique subsaharienne.
L'usine à gaz sarkosyenne vise à réaliser ce que le Comité interministériel du renseignement (CIR) n'a jamais réussi à faire, coordonner l'ensemble des services dépendants des ministères de la Défense (DRM, Direction du renseignement militaire ; DGSE, direction générale de la sécurité extérieure ; DPSD, Direction de la protection et de la sécurité de la défense), de l'Intérieur (DCRI, Direction centrale du renseignement intérieur) et du budget (DNRED, Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières, et TRACFIN, Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins). Bien que institué par l'ordonnance du 7 janvier 1959, fondant la globalité de la Défense nationale en France, chaque service cultivait sa particularité, les militaires ne collaborant pas avec les chasseurs de taupes de la DST, tant par impossibilité culturelle à œuvrer de concert avec des civils qu'en raison, sans remonter à l'Affaire Dreyfus, d'une opposition tout aussi culturelle entre hommes du renseignement et agents du contre-espionnage. Deux métiers différents, deux logiques différentes. Et il n'est pas encore question des gabelous...
Cet état d'esprit séculaire ne changera pas avec la volonté politique. Pour en revenir aux Etats-Unis, la concurrence entre CIA et FBI reste prégnante, malgré les efforts réalisés depuis le 11 Septembre et l'autre usine à gaz de la Department of Homeland Security. Au fond, le plus important dans ce poste de coordonnateur du renseignement, qui prend la place du CIR, puisqu'il s'appuie sur les services du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN), est justement qu'il est attaché directement au président de la République. Jusqu'à présent, les directeurs des services français ne voyant que deux fois le Président de la République, au moment de leur nomination, puis de leur départ. La plus haute autorité de l'Etat n'avaient que faire du renseignement. Pour partie, cela tient à la position du général de Gaulle : à Londres, il avait certes montré un intérêt pour la fonction renseignement, mais c'était en temps de guerre. La paix revenue, il ne voulait pas être au courant des pratiques en cours au SDECE (l'ex-DGSE), comme l'ont montrées ses réactions lors de l'affaire Markovic que lors de l'affaire Ben Barka. Quant à François Mitterrand, les témoignages sont nombreux, depuis le témoignage de sa rencontre avec Pierre Marion jusqu'à l'ordre qu'il n'a pas donné de couler le Rainbow Warrior... Dans quelle mesure le coordinateur changera-t-il quelque chose à cette ordre établi...
17.6.08
Il est enfin paru...
Le livre blanc de la Défense française est enfin paru... deux mois après la date de diffusion originellement prévue. Si nous ne contesterons pas le fait que "l'armée, ça assure la sécurité de la nation, pas l'aménagement du territoire", ni la suprématie réaffirmée du renseignement, sur laquelle nous reviendrons demain, il va s'en dire que nous nous interrogerons sur la réflexion qui présida à sa conception.
Voic les six cas dans lesquels la Commission prévoit une utilisation des moyens de la Défense nationale:
1/Attaques informatiques majeures. Celles-ci sont considérées comme presqu'inéluctables dans les années à venir, y compris en provenance d'acteurs étatiques.
2/Conflits pouvant impliquer l'Alliance atlantique : "Une invasion déclenchant les mécanisme de solidarité de l'Alliance paraît peu probable dans les 15 années à venir. En revanche, dans le cadre d'une affirmation de puissance ou d'intérêts, des pays riverains ou à portée de membres de l'Alliance peuvent être tentés de tester les limites de la solidarité en adoptant des modes de confrontation indirecte: déstabilisation régionale, attaque ponctuelle, menace d'emploi de missiles, campagne terroriste... Quel qu'en soit l'auteur, le risque d'une action limitée débouchant sur une erreur de calcul stratégique impliquant l'Alliance ne peut être négligé."
3/ Pandémies massives à forte létalité : "Sur les 15 ans à venir, l'apparition d'une pandémie est plausible."
4/ Catastrophes naturelles ou technologiques de très grande ampleur : "La récurrence d'événements majeurs et de gravité croissante s'est confirmée ces dernières années. La conjonction d'un accident technologique majeur avec une catastrophe naturelle devient plus probable."
5/Crises possibles dans un DOM. Le principal lieu visé serait le centre spatial de Kourou. En outre, la commission a identifié un risque lié aux flux migratoires à Mayotte, en Guyane et en Guadeloupe.
6/ Engagement de la France dans un conflit régional majeur : " Dans un tel scénario, la décision d'engagement de la France résulterait d'une atteinte directe à des intérêts stratégiques et serait conçue d'emblée dans un cadre multinational. Ce scénario est déterminant pour définir le volume et les capacités d'action des armées (...). Ce scénario ne conduirait pas forcément à une opération massive, unique, mais pourrait se développer en un ensemble d'opérations très diversifiées (de l'évacuation des ressortissants à l'opération de paix en passant par toute la gamme des opérations spéciales ou des frappes ciblées) contribuant à l'action majeure ou la couvrant. Il pourrait nécessiter la sécurisation du trafic maritime dans des zones sensibles (détroits en particulier)".
Enfin, le Livre blanc préconise que les clauses ou conventions relatives aux possibilités d'intervention de la France en vue du maintien de l'ordre intérieur dans certains pays, comme la Côte d'Ivoire, le Gabon et le Togo, soient abrogées.
Depuis l'effondrement du bloc soviétique, entre 1989 et 1991, qui attira toute l'attention des rédacteurs du Livre blanc de 1994, les relations internationales sont en carence de paradigme clair comme le révèle les scénarii de 2007. Il est clair que la France manque de prospective, mais cette myopie touche tous les anciens tenants de l'Occidentalisme. Historiquement, la période dans laquelle nous vivons n'est pas une aberration. Le système westphalien a été emporté par la fureur de 1914, faisant émerger les conditions (montée des totalitarismes) de la Seconde Guerre mondiale et les incohérence du système international qui suivit, plus connu sous le nom de "Guerre froide".
Aujourd'hui, nous voguons sur le sentiment qu'il fait remplacer ce qui vient de disparaître si soudainement et avec si peu d'anticipation. Pas plus que le Reich millénaire, l'empire communiste n'a survécu au XXe siècle. Mais la période actuelle n'a pas d'autre nom qu'"après-guerre froide", quand on n'adopte pas l'appellation américaine de "deuxième guerre froide". Comme si le cycle des deux guerres mondiales en avait engendré un nouveau, fondé sur l'action indirecte... pour l'Occident s'entend.
Dans cette optique, comment interpréter le 11 Septembre 2001 ? Le terrorisme serait-il devenu ce paradigme manquant ? A en croire le président Sarkosy ce matin, il faut croire que oui. Pourtant, il est nécessaire de conserver, comme nous l'apprend d'ailleurs notre expérience de la Guerre froide, une capacité d'analyse objective afin de ne pas sur-interpréter les phénomènes...
Voic les six cas dans lesquels la Commission prévoit une utilisation des moyens de la Défense nationale:
1/Attaques informatiques majeures. Celles-ci sont considérées comme presqu'inéluctables dans les années à venir, y compris en provenance d'acteurs étatiques.
2/Conflits pouvant impliquer l'Alliance atlantique : "Une invasion déclenchant les mécanisme de solidarité de l'Alliance paraît peu probable dans les 15 années à venir. En revanche, dans le cadre d'une affirmation de puissance ou d'intérêts, des pays riverains ou à portée de membres de l'Alliance peuvent être tentés de tester les limites de la solidarité en adoptant des modes de confrontation indirecte: déstabilisation régionale, attaque ponctuelle, menace d'emploi de missiles, campagne terroriste... Quel qu'en soit l'auteur, le risque d'une action limitée débouchant sur une erreur de calcul stratégique impliquant l'Alliance ne peut être négligé."
3/ Pandémies massives à forte létalité : "Sur les 15 ans à venir, l'apparition d'une pandémie est plausible."
4/ Catastrophes naturelles ou technologiques de très grande ampleur : "La récurrence d'événements majeurs et de gravité croissante s'est confirmée ces dernières années. La conjonction d'un accident technologique majeur avec une catastrophe naturelle devient plus probable."
5/Crises possibles dans un DOM. Le principal lieu visé serait le centre spatial de Kourou. En outre, la commission a identifié un risque lié aux flux migratoires à Mayotte, en Guyane et en Guadeloupe.
6/ Engagement de la France dans un conflit régional majeur : " Dans un tel scénario, la décision d'engagement de la France résulterait d'une atteinte directe à des intérêts stratégiques et serait conçue d'emblée dans un cadre multinational. Ce scénario est déterminant pour définir le volume et les capacités d'action des armées (...). Ce scénario ne conduirait pas forcément à une opération massive, unique, mais pourrait se développer en un ensemble d'opérations très diversifiées (de l'évacuation des ressortissants à l'opération de paix en passant par toute la gamme des opérations spéciales ou des frappes ciblées) contribuant à l'action majeure ou la couvrant. Il pourrait nécessiter la sécurisation du trafic maritime dans des zones sensibles (détroits en particulier)".
Enfin, le Livre blanc préconise que les clauses ou conventions relatives aux possibilités d'intervention de la France en vue du maintien de l'ordre intérieur dans certains pays, comme la Côte d'Ivoire, le Gabon et le Togo, soient abrogées.
Depuis l'effondrement du bloc soviétique, entre 1989 et 1991, qui attira toute l'attention des rédacteurs du Livre blanc de 1994, les relations internationales sont en carence de paradigme clair comme le révèle les scénarii de 2007. Il est clair que la France manque de prospective, mais cette myopie touche tous les anciens tenants de l'Occidentalisme. Historiquement, la période dans laquelle nous vivons n'est pas une aberration. Le système westphalien a été emporté par la fureur de 1914, faisant émerger les conditions (montée des totalitarismes) de la Seconde Guerre mondiale et les incohérence du système international qui suivit, plus connu sous le nom de "Guerre froide".
Aujourd'hui, nous voguons sur le sentiment qu'il fait remplacer ce qui vient de disparaître si soudainement et avec si peu d'anticipation. Pas plus que le Reich millénaire, l'empire communiste n'a survécu au XXe siècle. Mais la période actuelle n'a pas d'autre nom qu'"après-guerre froide", quand on n'adopte pas l'appellation américaine de "deuxième guerre froide". Comme si le cycle des deux guerres mondiales en avait engendré un nouveau, fondé sur l'action indirecte... pour l'Occident s'entend.
Dans cette optique, comment interpréter le 11 Septembre 2001 ? Le terrorisme serait-il devenu ce paradigme manquant ? A en croire le président Sarkosy ce matin, il faut croire que oui. Pourtant, il est nécessaire de conserver, comme nous l'apprend d'ailleurs notre expérience de la Guerre froide, une capacité d'analyse objective afin de ne pas sur-interpréter les phénomènes...
27.5.08
Les blogs de la colère secouent le monde arabe
Beyrouth, Delphine Minoui
Le Figaro, 26/05/2008 | Mise à jour : 21:47
Les internautes slaloment entre les lignes pour faire la lumière sur des sujets ignorés par la presse officielle.
Une fois de plus, le téléphone a sonné pour l'inviter à «prendre un café», mot d'usage utilisé par les services de renseignements syriens lorsqu'ils convoquent un opposant. Sauf que, depuis ce 7 juillet 2007, Tariq Biassi n'est jamais rentré chez lui, dans sa maison de Tartous, au nord de Damas. Il a fallu attendre ce mois de mai 2008 pour apprendre que le blogueur a finalement été condamné à trois ans de prison. Motif invoqué : «publication de fausses informations» et «affaiblissement du sentiment national». En fait, le jeune homme de 23 ans a posté un article critiquant les services de sécurité de son pays sur un forum Internet.
L'histoire de Tariq n'est pas isolée. De Damas à Riyad, en passant par Le Caire, une vague de répression s'abat sur une nouvelle force d'opposition qui défie le pouvoir en place : les «cyberdissidents». Armés d'un ordinateur, d'un téléphone portable et, parfois, d'un appareil photo numérique, cette nouvelle génération de journalistes en herbe s'est donnée pour objectif de briser le silence sur les atteintes aux droits de l'homme.
«Ils comblent le vide laissé par la presse locale, muselée par les pouvoirs en place», constate Gert Van Langendonck, rédacteur en chef de Menessat, un site Internet dédié aux médias arabes. Corruption, torture, harcèlement… Rien n'échappe aux blogueurs. «En leur absence, personne ne serait capable de savoir ce qui se passe dans ces sociétés», remarque Alexandra Sandels, une journaliste suédoise qui travaille sur la cybercensure au Moyen-Orient.
Ni contraintes de taille ni délais d'impression pour ces petits génies de l'informatique. Grâce aux outils Internet sites Web de réseaux sociaux ou encore les twitters, ces textos envoyés directement d'un téléphone portable sur un blog , les blogueurs informent en temps réel, en évitant la censure. Succès garanti, à en croire la récente mobilisation de la blogosphère tunisienne, où l'on a pu voir de jeunes auteurs raconter, en direct, les manifestations organisées par des milliers d'ouvriers des mines de phosphates de Gafsa, Redyef et Oum-el-Arayess pour protester contre l'inflation. Les journaux officiels se sont gardés d'en faire part à leurs lecteurs.
Multiplication des filtres
Sur la Toile égyptienne, on saisit la portée de cette fronde virtuelle. Grâce à une vidéo postée sur YouTube, Wael Abbas, un des blogueurs en vogue au pays des Pyramides, parvint à alerter, l'an dernier, l'opinion publique sur le cas d'un chauffeur de bus sodomisé par deux policiers. Au point de forcer la justice à condamner les coupables à deux ans de prison.
Revers de la médaille, le cyberactiviste de 33 ans découvrit, un peu plus tard, que son compte chez YouTube avait été bloqué… et sa boîte de courriels fermée. «L'absence de législation relative à Internet est une aubaine, car elle facilite la liberté d'expression», constate Clothilde Le Coz, de Reporters sans frontières. «Cependant, les autorités profitent, elles aussi, de ce vide pour réprimer les blogueurs à toutes les sauces», ajoute-t-elle. Dernier exemple en date : l'arrestation pendant quinze jours, en avril, de la jeune Égyptienne Esraa Abdel Fattah. Son crime «virtuel» : avoir créé, sur Facebook, un groupe d'appel à une grève générale réclamant, entre autres, de meilleurs salaires.
La pression gouvernementale ne s'arrête pas là. «On assiste de plus en plus à l'augmentation des formes de censure indirectes», précise Clothilde Le Coz. Elle cite la multiplication des filtres bloquant l'accès aux sites controversés ou encore le contrôle plus systématique des cybercafés. En Syrie, un décret oblige depuis juillet 2007 les propriétaires des sites Internet à conserver les données personnelles des auteurs d'articles. «C'est en retrouvant l'origine de sa connexion que les autorités de Damas auraient apparemment réussi à identifier Tariq Biassi. Lors de son interrogatoire, le jeune homme a nié les faits qui lui étaient reprochés en assurant que les commentaires publiés n'étaient pas les siens, dans la mesure où il partageait sa ligne téléphonique avec six autres abonnés, dont un cybercafé», note-t-elle. Mais pour l'heure, la justice reste ferme. Deux autres cyberdissidents, Habib Saleh et Firas Saad, subissent actuellement le même sort que lui.
Forts de leur maîtrise de l'informatique, les «e-opposants» arrivent à contourner les filtres imposés sur la Toile. Quand des collègues sont jetés en prison, ils mettent un point d'honneur à publier l'information, jusqu'à confectionner des sites qui leur sont dédiés. Ironie de l'histoire : depuis son arrestation, Tariq Biassi, le jeune blogueur «timide et calme» c'est ainsi que le décrivent ses amis , jouit d'une notoriété qu'il n'aurait jamais imaginée. La pétition «Free Tariq» (Libérez Tariq) est relayée par une dizaine de blogs et de forums sur Internet.
Le Figaro, 26/05/2008 | Mise à jour : 21:47
Les internautes slaloment entre les lignes pour faire la lumière sur des sujets ignorés par la presse officielle.
Une fois de plus, le téléphone a sonné pour l'inviter à «prendre un café», mot d'usage utilisé par les services de renseignements syriens lorsqu'ils convoquent un opposant. Sauf que, depuis ce 7 juillet 2007, Tariq Biassi n'est jamais rentré chez lui, dans sa maison de Tartous, au nord de Damas. Il a fallu attendre ce mois de mai 2008 pour apprendre que le blogueur a finalement été condamné à trois ans de prison. Motif invoqué : «publication de fausses informations» et «affaiblissement du sentiment national». En fait, le jeune homme de 23 ans a posté un article critiquant les services de sécurité de son pays sur un forum Internet.
L'histoire de Tariq n'est pas isolée. De Damas à Riyad, en passant par Le Caire, une vague de répression s'abat sur une nouvelle force d'opposition qui défie le pouvoir en place : les «cyberdissidents». Armés d'un ordinateur, d'un téléphone portable et, parfois, d'un appareil photo numérique, cette nouvelle génération de journalistes en herbe s'est donnée pour objectif de briser le silence sur les atteintes aux droits de l'homme.
«Ils comblent le vide laissé par la presse locale, muselée par les pouvoirs en place», constate Gert Van Langendonck, rédacteur en chef de Menessat, un site Internet dédié aux médias arabes. Corruption, torture, harcèlement… Rien n'échappe aux blogueurs. «En leur absence, personne ne serait capable de savoir ce qui se passe dans ces sociétés», remarque Alexandra Sandels, une journaliste suédoise qui travaille sur la cybercensure au Moyen-Orient.
Ni contraintes de taille ni délais d'impression pour ces petits génies de l'informatique. Grâce aux outils Internet sites Web de réseaux sociaux ou encore les twitters, ces textos envoyés directement d'un téléphone portable sur un blog , les blogueurs informent en temps réel, en évitant la censure. Succès garanti, à en croire la récente mobilisation de la blogosphère tunisienne, où l'on a pu voir de jeunes auteurs raconter, en direct, les manifestations organisées par des milliers d'ouvriers des mines de phosphates de Gafsa, Redyef et Oum-el-Arayess pour protester contre l'inflation. Les journaux officiels se sont gardés d'en faire part à leurs lecteurs.
Multiplication des filtres
Sur la Toile égyptienne, on saisit la portée de cette fronde virtuelle. Grâce à une vidéo postée sur YouTube, Wael Abbas, un des blogueurs en vogue au pays des Pyramides, parvint à alerter, l'an dernier, l'opinion publique sur le cas d'un chauffeur de bus sodomisé par deux policiers. Au point de forcer la justice à condamner les coupables à deux ans de prison.
Revers de la médaille, le cyberactiviste de 33 ans découvrit, un peu plus tard, que son compte chez YouTube avait été bloqué… et sa boîte de courriels fermée. «L'absence de législation relative à Internet est une aubaine, car elle facilite la liberté d'expression», constate Clothilde Le Coz, de Reporters sans frontières. «Cependant, les autorités profitent, elles aussi, de ce vide pour réprimer les blogueurs à toutes les sauces», ajoute-t-elle. Dernier exemple en date : l'arrestation pendant quinze jours, en avril, de la jeune Égyptienne Esraa Abdel Fattah. Son crime «virtuel» : avoir créé, sur Facebook, un groupe d'appel à une grève générale réclamant, entre autres, de meilleurs salaires.
La pression gouvernementale ne s'arrête pas là. «On assiste de plus en plus à l'augmentation des formes de censure indirectes», précise Clothilde Le Coz. Elle cite la multiplication des filtres bloquant l'accès aux sites controversés ou encore le contrôle plus systématique des cybercafés. En Syrie, un décret oblige depuis juillet 2007 les propriétaires des sites Internet à conserver les données personnelles des auteurs d'articles. «C'est en retrouvant l'origine de sa connexion que les autorités de Damas auraient apparemment réussi à identifier Tariq Biassi. Lors de son interrogatoire, le jeune homme a nié les faits qui lui étaient reprochés en assurant que les commentaires publiés n'étaient pas les siens, dans la mesure où il partageait sa ligne téléphonique avec six autres abonnés, dont un cybercafé», note-t-elle. Mais pour l'heure, la justice reste ferme. Deux autres cyberdissidents, Habib Saleh et Firas Saad, subissent actuellement le même sort que lui.
Forts de leur maîtrise de l'informatique, les «e-opposants» arrivent à contourner les filtres imposés sur la Toile. Quand des collègues sont jetés en prison, ils mettent un point d'honneur à publier l'information, jusqu'à confectionner des sites qui leur sont dédiés. Ironie de l'histoire : depuis son arrestation, Tariq Biassi, le jeune blogueur «timide et calme» c'est ainsi que le décrivent ses amis , jouit d'une notoriété qu'il n'aurait jamais imaginée. La pétition «Free Tariq» (Libérez Tariq) est relayée par une dizaine de blogs et de forums sur Internet.
26.5.08
L'homme seul
Le chef de l'armée a prêté serment dimanche devant les députés qui l'ont élu à la tête du pays du Cèdre. Si cette élection remet en marche le Liban après 18 mois de crise politique, le nouveau président n'en est pas moins un homme seul. La mission qu'il vient d'accepter, et à laquelle il se prépare depuis que son nom a été cité pour remplacer l'autre général, le pro-syrien Emile Lahoud, est d'amorcer la réconciliation entre deux camps profondément divisés: la majorité antisyrienne, soutenue par les Occidentaux et l'Arabie saoudite, et l'opposition menée par le Hezbollah chiite, alliée de l'Iran et de la Syrie. C'était le sens de sa première allocution :
«Je vous appelle, politiciens et citoyens, à entamer une nouvelle phase appelée le Liban et les Libanais, afin de réaliser les intérêts de la nation», a-t-il dit.
L'élection de Michel Sleimane, par 118 des 127 députés, devrait mettre un terme à 18 mois de crise politique. Alors que le Liban était sans président depuis novembre 2007, elle a été rendue possible par la signature, le 21 mai à Doha, d'un accord négocié in extremis par le Qatar pour sortir le pays de la crise.
Un parterre de personnalités étrangères assistait à l'élection, dont le chef de la diplomatie française Bernard Kouchner. Le vote s'est déroulé sous très haute protection, avec des troupes déployées autour du Parlement, en plein centre de Beyrouth, et des tireurs postés sur les toits.
Pour saluer cette élection, le pays était pavoisé dimanche de drapeaux libanais et de portraits du général Sleimane. La petite ville de Amchit, d'où est originaire le général Sleimane, était en liesse. Des tirs ont retenti dans les rues de Beyrouth... mais de joie!
Le général fait figure d'homme de consensus
La majorité antisyrienne et l'opposition menée étaient d'accord depuis plusieurs mois sur le nom du général Sleimane, homme de consensus resté à l'écart des rivalités politiques et confessionnelles. Mais les luttes autour de la formation d'un gouvernement d'union, réclamé par l'opposition, empêchaient l'élection.
Cette élection amorce la relance des institutions du pays, miné par la crise, par les violences et par la série d'attentats qui a visé depuis 2004 le bloc antisyrien. Les violences du début mai, qui ont pris à Beyrouth la tournure d'affrontements entre musulmans sunnites, pro-gouvernementaux et militants chiites de l'opposition, ont aussi laissé des traces, laissant présager d'une réconciliation difficile.
Par les armes, l'opposition, composée de chiites et d'une partie des chrétiens, a eu gain de cause sur sa principale revendication, une minorité de blocage dans le futur gouvernement. Elle occupera 11 portefeuilles sur 30, là où Slimane n'en aura que 3, et pourra user de ce droit de veto pour imposer sa volonté sur des décisions graves, comme celles relatives à la sécurité de l'Etat. Le Hezbollah, seule milice libanaise encore officiellement armée, sort même doublement gagnant, puisque la question de son désarmement n'a pas été mise sur la table.
Sitôt le président élu, l'actuel gouvernement, dirigé par le Premier ministre Fouad Siniora, est démissionnaire de facto. Les consultations ont commencé pour former le gouvernement qui mènera le pays vers les élections générales du printemps 2009.
«Je vous appelle, politiciens et citoyens, à entamer une nouvelle phase appelée le Liban et les Libanais, afin de réaliser les intérêts de la nation», a-t-il dit.
L'élection de Michel Sleimane, par 118 des 127 députés, devrait mettre un terme à 18 mois de crise politique. Alors que le Liban était sans président depuis novembre 2007, elle a été rendue possible par la signature, le 21 mai à Doha, d'un accord négocié in extremis par le Qatar pour sortir le pays de la crise.
Un parterre de personnalités étrangères assistait à l'élection, dont le chef de la diplomatie française Bernard Kouchner. Le vote s'est déroulé sous très haute protection, avec des troupes déployées autour du Parlement, en plein centre de Beyrouth, et des tireurs postés sur les toits.
Pour saluer cette élection, le pays était pavoisé dimanche de drapeaux libanais et de portraits du général Sleimane. La petite ville de Amchit, d'où est originaire le général Sleimane, était en liesse. Des tirs ont retenti dans les rues de Beyrouth... mais de joie!
Le général fait figure d'homme de consensus
La majorité antisyrienne et l'opposition menée étaient d'accord depuis plusieurs mois sur le nom du général Sleimane, homme de consensus resté à l'écart des rivalités politiques et confessionnelles. Mais les luttes autour de la formation d'un gouvernement d'union, réclamé par l'opposition, empêchaient l'élection.
Cette élection amorce la relance des institutions du pays, miné par la crise, par les violences et par la série d'attentats qui a visé depuis 2004 le bloc antisyrien. Les violences du début mai, qui ont pris à Beyrouth la tournure d'affrontements entre musulmans sunnites, pro-gouvernementaux et militants chiites de l'opposition, ont aussi laissé des traces, laissant présager d'une réconciliation difficile.
Par les armes, l'opposition, composée de chiites et d'une partie des chrétiens, a eu gain de cause sur sa principale revendication, une minorité de blocage dans le futur gouvernement. Elle occupera 11 portefeuilles sur 30, là où Slimane n'en aura que 3, et pourra user de ce droit de veto pour imposer sa volonté sur des décisions graves, comme celles relatives à la sécurité de l'Etat. Le Hezbollah, seule milice libanaise encore officiellement armée, sort même doublement gagnant, puisque la question de son désarmement n'a pas été mise sur la table.
Sitôt le président élu, l'actuel gouvernement, dirigé par le Premier ministre Fouad Siniora, est démissionnaire de facto. Les consultations ont commencé pour former le gouvernement qui mènera le pays vers les élections générales du printemps 2009.
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