9.3.05

Le cas Julia

LE MONDE | 09.03.05 | 14h21  •  MIS A JOUR LE 09.03.05 | 16h09

Retour sur les tribulations du député, écarté à deux reprises des négociations sur les otages français en Irak avant qu'il se mette en congé de l'UMP.
IL aurait bien aimé un geste. Une parole, peut-être, un regard. Mais ce mercredi 2 mars, lorsque Didier Julia pénètre dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale au côté de Jean-Pierre Raffarin, le premier ministre se montre indifférent. "Pas un mot, se désole le député de Seine-et-Marne. Alors qu'il allait m'interpeller publiquement, M. Raffarin ne s'est jamais personnellement adressé à moi."
Ce jour-là, le chef du gouvernement se livre à un exercice qu'il aurait aimé éviter : citer Didier Julia - à cette date, celui-ci est encore membre du groupe UMP -, devant ses collègues députés, en lui demandant de coopérer avec les services secrets afin d'obtenir la libération de la journaliste Florence Aubenas, enlevée à Bagdad le 5 janvier.
Et revoilà l'enfant terrible de la majorité remis en selle, à 71 ans, deux mois après avoir échoué dans une mission indépendante en Irak pour libérer deux autres journalistes, Christian Chesnot et Georges Malbrunot. Mais il est vrai que le premier ministre n'a guère le choix : Florence Aubenas elle-même a demandé, la veille, dans un enregistrement vidéo, que M. Julia vienne à son aide. Manipulation syrienne ? Coup d'intox des ravisseurs ? "Je suis revenu en grâce car j'avais la clé du problème, affirme M. Julia. Et franchement, la Syrie a suffisamment d'ennuis pour ne pas se mêler d'une affaire pareille."
Etonnant retournement de situation, quand un homme honni, moqué, écarté, redevient soudain une option crédible. Le lendemain, jeudi 3 mars, à 11 h 30, après un contact téléphonique avec Pierre Brochand, le patron de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), M. Julia rencontre deux responsables de ce service dans son bureau de l'Assemblée. "J'avais prévenu M. Brochand, se souvient M. Julia, je lui avais dit que je ne disposais pas de renseignements précis. En revanche, j'ai une idée certaine de qui peuvent être les ravisseurs. Ils me connaissent, donc je les connais." La discussion, pourtant, ne convainc guère les hommes de la DGSE. Dans la foulée, une note est transmise à M. Raffarin : l'évaluation faite par les spécialistes quant à la crédibilité de leur interlocuteur est négative.
L'après-midi même, le premier ministre fait volte-face lors d'une allocution à Matignon. Selon lui, Didier Julia n'a fourni aucun "élément nouveau ni concret". M. Raffarin préfère s'adresser directement aux ravisseurs.
"Un aboiement dans le désert", lâche, dépité, M. Julia, qui se voit écarté du dossier, au grand soulagement, il faut le dire, de tous ses acteurs. "Pourquoi ces règlements de comptes à la con ?, s'emporte-t-il. Il ne s'agissait pas, dans mon esprit, de diplomatie parallèle. Mais les membres du gouvernement sont des extraterrestres, ils pensent avoir le monopole de la France. Il est vrai que, à l'inverse de Michel Barnier, le patron du Quai d'Orsay, ou de Dominique Perben, le garde des sceaux, je ne fais pas partie du club Dialogues et Initiatives, cher à Jean-Pierre Raffarin !"
Le député a décidé, mardi 8 mars, de se "mettre en congé" du groupe UMP à l'Assemblée. Le voilà donc est donc à nouveau mis au ban du microcosme politique, comme il l'avait été à l'époque de l'affaire Chesnot-Malbrunot. A l'évidence, celle-ci a laissé des traces. Pourtant, il n'en démord pas : "On a voulu nous faire passer pour des rigolos, des fous, du type Mata Hari et James Bond réunis, mais les vrais guignols sont ceux qui se cachent derrière les vitres teintées des voitures officielles."
Le mystère Julia demeure. Ce dernier n'est-il qu'un bonimenteur ou dispose-t-il réellement de réseaux efficaces ? Le gouvernement ne s'est-il pas lancé dans un pas de deux hasardeux, en cherchant, d'une main, à l'utiliser tout en se pinçant le nez de l'autre ? "Il y a des coups de pied au cul qui se perdent...",tranche un responsable gouvernemental. Pour mieux comprendre la relation Julia-Raffarin, il faut revenir fin 2004, à l'époque de l'intervention de Didier Julia et de ses "collaborateurs" Philippe Brett et Philippe Evanno dans le dossier Chesnot-Malbrunot.
Etonnant équipage que ce trio. Outre le député, il y a là un homme d'affaires atypique - Philippe Brett - et un historien en mal d'aventures - Philippe Evanno. MM. Brett et Julia se connaissent depuis longtemps. Le député a fait partie des vols organisés par M. Brett en direction de l'Irak, avant la guerre, en 2000, puis 2002. "Didier Julia, c'est une mécanique intellectuelle d'une droiture absolue, et j'ai gagné sa confiance", explique M. Brett. Il faut dire que celui-ci a su faire la preuve de ses "compétences irakiennes". Son métier, il le définit ainsi : "Favoriser le développement des entreprises françaises dans les pays difficiles", via une petite structure, l'Office français pour le développement de l'industrie et de la culture (Ofdic).
Il se targue d'avoir rencontré "à trois reprises" Qoussaï Hussein, l'un des fils du dictateur irakien. Il montre à l'envi une lettre de Christian Poncelet, datée du 28 novembre 2000, dans laquelle le président du Sénat s'adresse au président de l'Assemblée nationale irakienne : "Permettez-moi de saisir la très belle opportunité de l'organisation, par l'Ofdic, d'un vol direct de Paris à Bagdad, pour vous faire parvenir ce message d'amitié." Bref, l'homme a de l'entregent, et il se dit fidèle : "Je n'ai trahi personne, côté Julia, côté français ou côté irakien."
Philippe Evanno vient se rajouter un peu plus tard au duo. "J'ai été formé par Jacques Foccart -le "M. Afrique" du gaullisme- ", assure ce chercheur en histoire à la Sorbonne, encarté à l'UMP, qui s'occupe de l'insertion professionnelle des étudiants africains en France. "J'ai connu Philippe Evanno par l'intermédiaire de Jean Tiberi -ancien maire de Paris-, se rappelle M. Julia, il était membre de la section du 5e arrondissement. C'est un type explosif et sincère. Brett et Evanno, ce sont de beaux prototypes. Si tous les Français étaient comme eux, la France serait un beau pays."
Le trio se réunit pour la première fois le 4 septembre 2004 dans un grand hôtel parisien. Mais Philippe Brett, depuis le 20 août, date de l'enlèvement des journalistes français, est déjà sur le pont. L'un de ses contacts à Bagdad l'aurait prévenu du rapt. "Rien d'illogique à cela, dit M. Brett, j'étais déjà intervenu pour faire libérer l'envoyé spécial de France 2 à Bagdad, Jérôme Bony, interpellé à un contrôle de police. Sur un coup de fil, j'avais résolu le problème." A France 2, on se montre plus prudent : "Brett a des entrées chez les anciens baasistes, explique Thierry Thuillier, directeur de l'information internationale. Il nous a apporté des informations. Mais quant à savoir si c'est grâce à lui qu'ils ont été libérés..." En tout cas, fin août, Philippe Brett a déjà agité ses réseaux en faveur de Christian Chesnot et Georges Malbrunot.
A l'en croire, leur libération aurait pu être obtenue dès cette époque, si les autorités françaises l'avaient écouté. Un certain Mohammed Redha, un "fixeur" (assistant interprète), se proposait ainsi de jouer les intermédiaires. "A deux reprises, il a été rejeté par l'ambassade de France à Bagdad, qui ne jugeait pas la piste sérieuse", affirme M. Brett. Les autorités françaises font valoir, déjà, une première différence d'appréciation : "Dès le 24 août, explique une source diplomatique, nous avions un contact quasi direct avec les ravisseurs. Le feu vert a été donné pour une libération, contre une compensation de 1 000 dollars. Et puis cela a dérapé, car le groupe s'est radicalisé." Quant à Mohammed Redha, il n'aurait pas été d'une grande utilité, d'après le Quai d'Orsay. "Il est venu nous voir, pour nous dire : "Donnez-moi de l'argent, je vais faire un grand repas pour obtenir des informations." On lui a dit d'organiser d'abord son repas, et que l'on verrait ensuite..."
Le gouvernement sent venir un parasitage dans les négociations. L'irruption de M. Julia dans le processus le renforce dans ses convictions. "Nous étions dans une discussion avancée avec l'Armée islamique en Irak -les ravisseurs-, révèle une source diplomatique. Nous conversions par Internet, l'ambassade de France à Bagdad se chargeant de traduire nos textes. Et Brett arrive à ce moment-là. Nos interlocuteurs nous disent : "Vous êtes des irresponsables." Le dialogue a cessé..."
Le point de friction survient dès début septembre. "Le processus a été considérablement gêné, confirme Michel Boyon, directeur du cabinet de M. Raffarin. Quinze jours ont été nécessaires pour renouer les contacts." Pierre Vimont, directeur de cabinet de Michel Barnier, ministre des affaires étrangères, appelle M. Julia et lui reproche l'intervention de ses "collaborateurs".
La conversation est peu amène, l'élu de Seine-et-Marne s'offusque : "On ne parle pas à un député sur ce ton-là..."Reste que la situation est bloquée. Dans une troublante valse-hésitation, le gouvernement se voit obligé de composer avec l'équipe Julia. "Aucune piste ne pouvait être négligée, indique Michel Boyon. Peut-être l'équipe de M. Julia a-t-elle cru sincèrement être en mesure d'obtenir la libération. Mais il est rapidement apparu aux yeux de tous qu'il n'en était rien."
En haut lieu, on se méfie du trio, mais on se dit que, peut-être... A l'Assemblée, le président Jean-Louis Debré se garde de prendre le député au téléphone. Demeure, malgré tout, une impression de jeu en sous-main qui perdure aujourd'hui.
Survient alors l'épisode des visas. Depuis le 15 septembre 2004, l'équipe Julia est en relation avec le Haut Comité des forces nationales contre l'occupation (HCFNO), qui, selon le député, regroupe 150 chefs de tribu irakiens. Problème : le Quai d'Orsay juge cette organisation "peu crédible". Pour la DGSE, ces ex-baasistes sont peu représentatifs de la résistance. Leur porte-parole, Cheik Majeed Al Gao'd, est qualifié, de source diplomatique, d'"homme d'affaires désireux de se bâtir une réputation". Mais le HCFNO prend contact avec M. Julia, et, le 21 septembre, envoie un fax à l'Assemblée nationale, où il annonce une " possibilité d'une libération prochaine des otages français". Le HCFNO explique également que "ces otages ne peuvent être remis qu'à Jacques Chirac ou à un représentant du peuple français, Didier Julia". L'Elysée est mis au courant. Il est décidé de jouer la carte Julia.
Les otages sont censés être libérés à Damas (Syrie). La DGSE est perplexe : sur près de 300 enlèvements recensés en Irak, une seule libération a eu lieu loin de Bagdad. "Jamais Julia et ses amis ne nous ont proposé leurs sources, indiquent les services de renseignement. Ils se sont en revanche appuyés sur la Syrie et la Côte d'Ivoire, pays avec qui nous avions des problèmes."
La DGSE a beau être sceptique, le gouvernement insiste. Philippe Evanno a un problème de visa pour se rendre en Syrie ? Le Quai d'Orsay donne son feu vert aux Syriens. Michel Boyon tient toutefois à préciser que "MM. Brett et Evanno n'ont pas été soutenus par les autorités consulaires et diplomatiques, en tout cas pas plus que n'importe quel Français à l'étranger". Pourtant, c'est Pierre Vimont lui-même qui rappelle M. Julia pour lui donner son accord. Le général Philippe Rondot, coordonnateur du renseignement au ministère de la défense, est dépêché sur place pour vérifier le processus.
Philippe Brett, lui, se trouve à Bagdad, où il reçoit deux appels téléphoniques de la DGSE. Puis c'est l'épisode où il assure avoir aperçu Georges Malbrunot dans le patio d'une villa, le vrai-faux transfert raté des deux otages à la frontière irako-syrienne, et l'interview sur Europe 1, le 1er octobre 2004, au cours de laquelle ce même M. Brett assure être avec les otages. Un mensonge, qu'il met sur le compte de la fatigue, et du souci de protéger les deux journalistes. "Cela nous avait fait mal au cœur de leur donner les visas, dit-on au Quai d'Orsay. Mais quand Brett a franchi la frontière syrienne, seul, finalement, nous étions plutôt contents." C'est dire la qualité de cette collaboration contre nature.
Il y aura bien une dernière réunion, le 8 octobre, à l'Assemblée, dans le bureau d'Edouard Balladur, entre celui-ci, M. Julia et Michel Barnier. Pour l'équipe du député, le gouvernement français cherche alors à bénéficier de son travail. M. Julia refuse de faire revenir à Paris ses "collaborateurs". "Michel Barnier a eu tort de me faire porter le poids de son incompétence, tonne Didier Julia. Ce ne sont pas ces minables qui vont me faire perdre un cheveu !"
Plus de deux mois après la libération des journalistes, le 21 décembre 2004, l'équipe Julia reste persuadée que le gouvernement l'a doublée en utilisant ses réseaux. "Nous sommes une bombe à retardement", jure M. Brett. Didier Julia a écrit au juge Bruguière, chargé de l'enquête sur cette affaire, pour l'informer qu'il restait à sa disposition.
Plus de nouvelles, en revanche, du "cambriolage" de son bureau à l'Assemblée. L'enquête interne ne laisse pas planer le doute : aucune trace d'effraction n'a été relevée dans le bureau de celui qui a désormais pris ses distances avec l'UMP. A moins que ce ne soit l'inverse.

Gérard Davet et Pascal Ceaux
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 10.03.05

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