10.3.05

Printemps précoce

Il aura suffi de presque rien pour que le rêve américain au Liban tourne au cauchemar. Alors que les Etats-Unis, et la France pour une fois, rêvaient de bouleverser durablement la donne, de rééditer le coup de Kiev à Beyrouth, la dualité de la foule a mis en échec USAid. Peut-être pas durablement, mais suffisamment pour mettre fin à la kermesse de la place des Martyrs. D’abord, le Hezbollah, qui voulait montrer qu’il est une force politique incontournable au Liban., en a donné la preuve magistrale le 8 mars, en organisant une manifestation gigantesque au cœur de Beyrouth. A l’appel de son dirigeant charismatique, le cheikh Hassan Nasrallah, une foule compacte de plusieurs centaines de milliers de personnes — deux cent mille selon les estimations les plus basses — s’est rassemblée en face du bâtiment de l’ONU pour « dire merci à la Syrie » et refuser la résolution 1559. La capitale libanaise, qui vibrait depuis trois semaines au slogan de « Syrie dehors ! », scandé par l’opposition, a résonné, cette fois, des voix du camp adverse, demeuré jusque-là silencieux. « Amérique dehors ! », « Non aux ingérences étrangères ! », « L’ennemi n’est pas la Syrie, mais Israël ! », ou encore « L’Amérique est la source du terrorisme et de tous nos problèmes », lisait-on sur les banderoles.
Le camp prosyrien est mené par une trentaine de formations politiques, laïques ou confessionnelles, mais la prédominance du Hezbollah chiite était visible. A côté de quelques dignitaires religieux sunnites étaient regroupées des femmes drapées de tchadors et des hommes qui rythmaient leurs slogans en se frappant frénétiquement la poitrine, dans une gestuelle typique des démonstrations de foi chiites. La population de la banlieue déshéritée du sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, s’était déplacée en masse. Des Syriens sont même accourus de l’autre côté de la frontière. Devant les caméras, plusieurs d’entre eux ont expliqué avoir fait le voyage « pour soutenir le peuple libanais ». L’opposition n’a pas manqué de condamner cette présence, ainsi que celle — peu probable — de Palestiniens « délogés des camps de réfugiés pour grossir les rangs ». Mais les chiites, qui forment environ 40 % de la population libanaise, soit la plus grosse minorité du pays, n’ont besoin ni des uns ni des autres pour montrer leur puissance numérique. Avec son efficacité habituelle, le Hezbollah avait affrété des cars, qui ont sillonné le sud du pays, afin que les habitants des villages éloignés ne manquent pas ce rendez-vous.
La démonstration de force ne s’est pas arrêtée là. Les organisateurs n’ont cessé de montrer la maîtrise et l’aisance avec lesquelles ils peuvent occuper le terrain, en imposant des cartes d’accréditation aux journalistes munis de caméras et en donnant le ton des chants et des slogans. « Cela ressemble à une chorégraphie ! », commentait un journaliste local. Mais le ballet se jouait plus loin, sur la place des Martyrs. Encerclée par l’armée et interdite d’accès afin d’éviter tout affrontement entre les deux camps, elle a été réinvestie par des jeunes après sa réouverture, quelques heures plus tard. Pourtant, le ton n’y est plus.
La véritable « claque » que certains militants antisyriens pensent s’être prise ce 8 mars au soir n’intervient que le lendemain. Le parlement libanais, dominé par des députés prosyriens, a désigné le Premier ministre démissionnaire, Omar Karamé, pour former un nouveau gouvernement. M. Karamé a obtenu les voix de soixante-neuf des cent vingt-sept députés. Conformément à la Constitution, le chef de l’Etat est tenu de prendre en considération le résultat de ces consultations parlementaires pour désigner le nouveau Premier ministre et celui-ci peut accepter ou refuser de former le nouveau gouvernement. Emile Lahoud devrait annoncer par un décret jeudi la reconduction d’Omar Karamé dans ses fonctions, après s’être réuni avec le président du Parlement, Nabih Berri.
Le Premier ministre démissionnaire a notamment obtenu les voix du bloc du Hezbollah (12), de celui du président de l’Assemblée, Nabih Berri (14), du bloc du ministre de l’intérieur, Soleiman Frangié, proche du président syrien Bachar al Assad (8), et de petits groupes parlementaires comptant jusqu’à quatre députés, outre les députés qui ont désigné Omar Karamé à titre individuel. Deux députés, Guenwa Jalloul et Farès Souaid, se sont rendus au palais présidentiel au nom des quarante-quatre députés de l’opposition antisyrienne, et ont remis à Emile Lahoud un communiqué énumérant leurs conditions pour accepter le gouvernement, sans désigner de nom. L’opposition réclame la formation d’un gouvernement de transition « neutre » et « impartial » afin de mener une enquête sur l’attentat qui a coûté la vie le 14 février à Rafic Hariri. Elle souhaite aussi le limogeage ou la démission du procureur général et des chefs de six services de sécurité.
Parallèlement, l’armée syrienne a poursuivi son mouvement de repli vers l’est du Liban, tandis que le président américain George W. Bush a de nouveau exigé le retrait total des troupes de Damas. Peut-être l’envoyé spécial de l’ONU, Terje Roed-Larsen, envoyé hier par le secrétaire général de l’ONU à Damas, obtiendra-t-il aujourd’hui un calendrier de retrait des troupes syriennes du Liban ? Kofi Annan a cru bon de rappeler que la résolution 1559 du Conseil de sécurité « requiert un retrait à l’intérieur du territoire syrien ». « Ce qui est essentiel, c’est qu’un retrait total ait lieu », a-t-il poursuivi remarquant que « le gouvernement syrien n’a pas rejeté la résolution du Conseil de sécurité ». Il n’a pas plus rejeté les accords de Taëf de 1989, ni respecté les clauses fixant son redéploiement. Le texte stipulait que « les forces syriennes assisteront les troupes du gouvernement libanais légitime à étendre son autorité dans une période qui ne dépasse pas deux ans après la ratification de la charte d'entente nationale, l'élection d'un président de la République, la formation d'un gouvernement d'entente nationale et l'adoption de réformes politiques. A la fin de cette période, les deux gouvernements (…) décideront du redéploiement des troupes syriennes vers la vallée de la Bekaa (est) (…) et, si nécessaire, vers d'autres points qui seront fixés par un comité militaire conjoint syro-libanais ». Un an après le retrait des troupes israéliennes du Liban sud en mai 2000 après vingt-deux ans d'occupation, la Syrie a opéré un redéploiement de ses troupes au Liban en juin 2001, puis en avril 2002 et à deux reprises en 2003. En 2004, Damas a également procédé à deux redéploiements ; en septembre avec le retour de quelque trois mille soldats syriens dans leur pays, puis en décembre avec le démantèlement d'unités de ses services de renseignement. Comme la signifié le président Bachar al Assad, le processus continue…

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