18.1.05

La fragilité économique des sociétés entraîne le déracinement

Les combattants salafistes se recrutent parmi les déshérités

Thierry Oberlé
[LE FIGARO, 18 janvier 2005]


Le 16 mai 2003 treize kamikazes se font sauter dans le centre de Casablanca tuant 41 personnes. Les terroristes appartiennent tous à des groupuscules djihadistes. Ils surgissent des bidonvilles de la capitale économique du Maroc. Dix mois plus tard, l'enquête sur les attentats de Madrid fait un détour par les quartiers déshérités de Tanger, tel Beni Mekada. Dans ce terreau de violence et de délinquance, l'anarchie urbaine est totale. La cité est un enchevêtrement de chemins en terre et de masures lépreuses où s'entassent des dizaines de milliers de montagnards rifains chassés par l'exode rural. Marginaux parmi les pauvres, ils semblent sortir du film Affreux, sales et méchants.
«Il est probable que les auteurs des attentats de Casablanca qui étaient originaires du bidonville de Lahraouiyine n'avaient jamais mis les pieds au centre-ville avant de se désintégrer devant des lieux publics des beaux quartiers», explique Selma Belaala, chercheur à l'Institut d'études politiques auteur d'une enquête de terrain. «Ces gens se sont enfermés dans la haine et se considèrent comme des non-Marocains puisqu'ils vivent sans papier faute de domiciliation dans des taudis qui n'existent pas légalement», poursuit-elle.
Au Maroc, un habitant sur deux est analphabète et un sur dix survit avec moins de un dollar par jour. En Algérie, ravagé par la guerre civile durant les années 90, les islamistes des Groupes islamiques armés (GIA) qui régnaient sur la région de la Mitidja étaient pour la plupart des jeunes chômeurs issus des anciens camps de regroupement de l'armée française ou des villages artificiels créés dans les années 70 durant la période de collectivisation de l'agriculture. L'émir Djamel Zitouni vendait des poulets dans le quartier déshérité des Eucalyptus à Alger avant d'égorger ses semblables. Son successeur l'émir Antar Zouabri est originaire d'Haouch Elgros, un bourg agricole aux fermes en déshérence. Rassemblés dans le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), leurs héritiers se sont réfugiés dans les montagnes dans des hameaux abandonnés de Kabylie pour mener avec femmes et enfants une existence de dissidents armés au sein de communautés millénaristes. Qu'ils soient marocains ou algériens, les terroristes ont souvent en commun d'avoir vécu dans des zones en jachère où les liens sociaux sont rompus et le déracinement la règle.
En Libye, en Égypte bien sûr, les combattants salafistes sont recrutés parmi les déshérités. C'est le cas également en Turquie pour les attaques kamikazes d'Istanbul. Décrit comme le chef opérationnel de la mouvance djihadiste en Irak, le Jordanien Abou Moussab al-Zarkaoui est né, lui aussi, dans un milieu miséreux. Formé dans des camps au Pakistan, ce vétéran des combats contre les Soviétiques en Afghanistan a affronté les forces américaines lors de leur intervention antitalibans. Il est aujourd'hui leur bête noire. Mais l'origine sociale élevée d'Oussama Ben Laden, du docteur Zawahari ou de Mohammed Atta, le responsable des commandos du 11 septembre, relativiserait le constat. «Le haut niveau d'ascendance des dirigeants d'al-Qaida ne doit pas brouiller la vision de ces phénomènes. Car les bases localistes sont presque toujours pauvres», commente Selma Belaala.
Certains spécialistes spéculent maintenant sur un glissement du terrorisme arabo-musulman vers ses frontières africaines à l'extrême dénuement. Des réseaux franchisés d'al-Qaida pourraient s'implanter dans les régions sahéliennes. L'instabilité d'un Sahara en proie à des micro-conflits armés, la fragilité économique de sociétés victimes de la sécheresse favoriserait les risques de dérive. Reste que pour l'instant l'arc sahélien n'est qu'un lieu de refuge incertain pour les terroristes.

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