24.6.05

Pour sortir de la crise, une grande conversation européenne

Europe Une lettre ouverte du chercheur américain aux participants du Conseil de Bruxelles

PAR JEREMY RIFKIN *
[Le Figaro, 24 juin 2005]

Le Conseil européen a annoncé, lors de son sommet de la semaine dernière, à Bruxelles, que le délai de ratification de la Constitution européenne allait être rallongé et qu'à partir de maintenant, le traité allait être suspendu pour permettre une période de réflexion à la suite des non français et hollandais. La question reste de savoir qui va mener cette réflexion. Malheureusement, le communiqué n'expliquait pas de quelle manière on allait amener 455 millions de citoyens à s'associer au débat sur les différentes idées de l'Europe à venir. Je redoute que de nombreux Européens ressentent l'annonce faite la semaine dernière comme une manière d'écarter les citoyens du débat tandis que les dirigeants politiques européens manoeuvreront en coulisse afin de trouver un moyen de poursuivre leurs affaires courantes sans avoir à se poser la question embarrassante de ce que pensent les gens.
Le besoin se fait sentir de trouver un plan bien pensé pour une sortie de crise, qui mette chaque Européen sur la voie d'un processus «réflexif».
En l'absence d'un tel processus, l'Union européenne sera probablement immobilisée dans les mois à venir, parce que les dirigeants européens rechigneront à initier de nouvelles politiques et de nouveaux programmes de peur que de nouvelles déviations ne soient pas tolérées par les Européens. Également important : si l'ensemble des habitants de l'Europe était effectivement réduit au silence en cette période critique, cela enverrait le message d'un désintérêt de l'élite gouvernante européenne pour les opinions des peuples.
La crise constitutionnelle européenne procure à l'Europe une occasion rare qui doit être saisie rapidement et fermement, ou alors l'expérience européenne perdra son rythme de croisière, avec des conséquences tragiques pour l'avenir de l'Europe et du monde. Depuis presque cinquante ans, l'Union a été le seul espace d'action politique de l'élite européenne. Et le public fut rarement associé à la discussion. Une sorte de paternalisme morbide a marqué les actions politiques qui ont abouti à ouvrir largement le continent européen, en établissant la première expérience de gouvernance transnationale de toute l'histoire.
Mais quelque chose de décisif s'est produit ces dernières semaines. Les votes français et néerlandais ont marqué le début de l'européanisation des politiques au niveau le plus concret, aux tables familiales, dans les cafés, les usines, les bureaux et les rues. La France et les Pays-Bas sont devenues une salle de classe géante de la future Europe. J'y étais. Et j'ai vu cela de mes yeux. La passion, l'engagement personnel... Des millions de citoyens français débattant entre eux par-delà les clivages et les générations, s'étendant des quartiers cosmopolites de Paris aux régions rurales les plus reculées...
À présent, Français et Néerlandais ont saisi la balle au bond, faisant de la politique européenne un sport populaire. Et bien que je fusse en désaccord avec le résultat des référendums, je dois aussi admettre que ces peuples ont rendu, pour la première fois, la politique européenne captivante.
La question, désormais, est de savoir si l'intérêt accru du public pour le débat européen a juste offert une oxygénation temporaire aux frustrations et aux aigreurs politiques ou si, au contraire, comme l'ont suggéré certains analystes, les premières ébauches d'une conscience européenne de la base. Là réside le test décisif. La période de réflexion qui commence pourra-t-elle être transformée en grande conversation européenne qui permettrait, dans chaque quartier et aux échelons les plus locaux, des échanges et des débats sur les espoirs, les rêves et les craintes concernant l'avenir de l'Europe ?
Les États-Unis ont été confrontés à une crise d'identité analogue il y a près d'une quarantaine d'années, et leur expérience de réponse à la révolte populaire contre les politiques existantes pourrait se révéler riche d'enseignement.
C'était en 1968. Le leadership politique américain avait engagé le pays dans la guerre du Vietnam et il n'était pas possible de discuter ou de débattre de ce choix. L'opinion publique était divisée. La colère montait, les opinions étaient de plus en plus polarisées, et on pouvait s'inquiéter à juste titre d'une déchirure de l'«usine» politique du pays.
Dans le même temps, peu d'Américains comprenaient réellement quelque chose à l'affaire vietnamienne. L'opinion publique n'avait jamais été associée à un débat sur les raisons de la guerre, ce qui augmentait sa suspicion à l'égard de l'honnêteté de l'administration américaine. Soudain, à l'université Columbia de New York City, des étudiants, des professeurs et des résidents de la communauté organisèrent ce qu'ils appelaient un «Teach-In», un séminaire. Des centaines de personnes affluèrent, des jours durant, dans les salles de conférence et les auditoriums pour débattre des craintes et des espoirs qu'éveillait en eux la guerre, et pour échanger des connaissances et s'éduquer mutuellement.
On demanda aux élèves vietnamiens de fournir des informations confidentielles afin d'éclairer les gens sur l'histoire du Vietnam et sur la façon dont l'Amérique s'y est retrouvée impliquée. Le «séminaire» se répandit rapidement à travers les États-unis. Dans les écoles, les mairies et les maisons, les gens, rassemblés, discutaient les uns avec les autres, et ferraillaient avec la politique américaine, en essayant de comprendre la situation et de trouver un consensus ou, au moins, des motivations communes sur la façon d'aborder la crise grandissante qui submergeait le pays et qui déchirait les coutures de la République. Les séminaires ont marqué un tournant dans la politique étrangère américaine. Au lieu d'accepter passivement les explications gouvernementales officielles, les proclamations officielles et les actes, un public enhardi a renversé le processus en cours et a orienté la discussion sur l'avenir de la guerre.

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